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Saison 2012-2013

Frédérique Villemur

Ce qui reste persiste : Nacera Belaza.

1 Le Trait — ainsi qu’une ligne dessine un trajet, livre un desse(i)n jeté telle une adresse à l’espace, le geste chorégraphique de Nacera Belaza, précis et tenace, tenu à sa violence sans jamais la défaire, affirme avec insistance comme un retrait — un retrait qui repousse tout horizon pour venir creuser en soi un vide qui élargit les marges au cœur de la nuit. Et qui donne cette expansion si singulière à l’espace alors que le spectateur apprivoise le silence au début du spectacle, et que lentement le nocturne se découvre sous la scansion d’un bruit sourd, et que monte une musique orientale mixée de bruits de la rue et de chants de femmes. Ce silence qui court sous les sons, couve sous les gestes est celui qui délivre sa lenteur et sa vitesse à la danse, il sous-tend avec persistance ce qui s’efface et se retire, et pourtant persiste.

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Jerry Adiguna ©

2En trois séquences qu’elle a inversées par rapport à la sélection d’Avignon 2012, Nacera  Belaza enchaîne avec sa sœur et deux danseurs venus du hip-hop, deux soli et un duo dans l’épuisement impossible des corps et l’affirmation graduelle d’une énergie qui trouve sa place et son lieu. De l’horizon reculé du nocturne qui ne relance plus d’attente, surgit à la fin la découpe lumineuse d’un lieu où la saltation, ainsi que l’empreinte immémoriale de la danse, monte en puissance, et jette hors de soi l’énergie qui territorialise le geste dans l’étendue.

3 Le Cœur et l’Oubli exécuté par Dalila Belaza expose l’extrême lenteur d’un geste courbe qui dégage une douleur, les bras tendus vers d’improbables cieux crient avec obstination une espérance déchue. La danseuse demeure d’ombre tenue, elle nous apparaît ainsi qu’un trouble de l’espace : avance-t-elle de dos ou de face ? Ces mains et ces bras étirés à l’horizontale à qui appartiennent-ils, ce visage d’ombre qui se lève lentement sort-il de sa nuit ? Le jour qui perce d’un moucharabieh se transforme, chute en un puits une lumière zénithale qui crible la scène.

4Le solo dansé par Nacera Belaza, La Nuit, ouvre sur un élargissement progressif de l’espace, dans un mouvement giratoire qui désoriente la danseuse, la détourne de tous repères en même temps que cette désorientation trouve une mise en orbite sur un point de centre et une verticalité toute intérieure. L’espace s’organise autour de pas qui dessinent une ronde sous le trait de lumière qui partage la scène, les bras fendent l’air sous le bruissement du vent, et ouvrent le tournoiement sur soi. Le tour cosmique de Belaza se distingue de la rotation des derviches tourneurs1 et par le pas, la tête et les bras, mais la virtuosité du tournoiement ainsi que son caractère hypnotique attestent d’un temps qui s’écoule tout à la fois plus vite et plus lentement. La verticalité s’affirme dans une sereine gravité, et dans un lointain proche qu’elle nous communique à mesure que l’espace nous semble partagé. Nacera Belaza n’est pas dans l’espace, elle est à l’espace. L’étendue, la spatialité se déploient à partir d’un vide habité, d’un point source lumineux qui dispense une dilatation spatiale. « Un vide inattendu qui comble toutes nos attentes, voilà ce qui pourrait être finalement mon propos, ce que j’ai poursuivi à travers toutes mes pièces, affirme-t-elle, sculpter ce vide, lui donner un corps, le rendre palpable, le partager et enfin le laisser se dissoudre dans l’espace infini de nos corps2… ».

5On conçoit que la figure de la danseuse puisse finir par disparaître, très exactement sur la pointe des pieds, ainsi que la flamme dansante d’un djinn.

6 Le Cercle, interprété par Mohamed Ali Djermane et Lotfi Mohand Arab, recompose les corps dans une ultime transe faite de piétinements et de saltations, leur danse frénétique n’est pas sans rappeler le mouvement des atomes qui trouvent leur aimantation dans un rythme commun. Là encore l’obstination à être, à y être, à être seulement et juste là, prend forme. Le bond qui tire de lui-même sa capacité à libérer une énergie, y affirme son principe vivant. Le jaillissement en une épidémie de sauts, laisse comme la trace obstinée d’une circonscription au sol, la répétition inlassable des mouvements compulsifs des bras et des lâchés de tête, occupent un rectangle de lumière pour seul territoire. Impossible de sortir du Cercle, alors comment finir ? Si le rythme n’est pas assujetti à la musique parce qu’il jaillit d’un battement au fond de soi, la musique en signe cependant ici l’arrêt. Sans se rompre Le Cercle évince les danseurs qui, d’un pas hors du cercle de lumière le quittent, dans l’irruption soudaine d’une interruption du son. Comme si un fil venait en couper la vie, persiste et demeure alors en nous un pur mouvement qui ne cesse, non pas de se déployer, mais d’être tenu à ce point d’origine et de fin en pure violence. La mémoire dans la danse de Nacera Belaza est archaïque comme l’est la danse elle-même avec ses moyens sans fin. Nacera Belaza affirme à ce point final vouloir trouver en partage avec le public cette traversée de la danse : « cette sensation qu’il y a eu un chemin très long qui a été parcouru au-dedans, et vouloir se quitter là dessus ». À la manière dont Montaigne écrit que « la parole est moitié à celui qui parle, moitié à celui qui écoute3», nous dansons avec les danseurs et continuons à danser lorsqu’ils ont fini. Sauf qu’ici le couperet de la fin nous restitue une violence première où la danse s’affirme en un retrait radical. Face à l’immense nuit semblable au vieux chaos.

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 Jerry Adiguna ©

7Dans la chorégraphie une frange de lumière (orbe du monde, bord du cosmos ?) dessine le seuil entre le public et la scène pour l’ouvrir progressivement à une profondeur nocturne, qui vient rythmer deux bords telles deux rives qui tantôt s’abouchent tantôt s’étirent le long de leur blessure. Presque dix ans après Paris-Alger, Nacera Belaza revient avec Le Trait sur l’archéologie d’une mémoire — non celle des lieux, mais d’un trajet — et sans aucun repentir, ni reprise — aucun doute dans cette épure qui se fait évidement de soi. Dans son désir de fuir l’Histoire sans pour autant s’en échapper, dans son rapport au sol, qu’il fût natif ou non, du piétinement à la saltation ou au tournoiement, Nacera Belaza refuse toute assignation — et de sexe et de genre — toute fixation à une identité convoquée par les événements d’une histoire singulière. Car c’est à se défaire des représentations, qu’elles soient collectives ou personnelles, que la chorégraphe accède au geste le plus sûr et ajusté, au geste le plus ouvert quand rien ne reste que ce qui persiste en soi depuis le vide. Le retrait n’est jamais loin du déploiement, l’insistance sur le lieu de l’en-soi se fait ouverture à l’infini de l’espace, et toute violence se dénoue dans la jubilation tenue à la gravitation des corps sous la reprise en boucle du chant des femmes. Ainsi va l’espace s’élargissant autour d’elle, ainsi allons-nous à elle dans son tournoiement sur elle-même. Si le travail de Nacera Belaza consiste, dit-elle, en un « processus d’effacement où on s’auto-efface pour prendre le vide, pour prendre l’espace, pour prendre la lumière4», la négation de l’ego, le dépouillement de soi laissent trace de ce qui reste comme ce qui persiste ouvert jusque dans l’insistance de la répétition — ouverture au partage. À danser toujours avec sa sœur, à reprendre sans cesse le dialogue du même et de l’autre au plus proche, Nacera Belaza creuse dans la nuit ce point de vide qui fait place à ce surgissement de l’autre en soi. C’est le voir monter avec lenteur ou fulgurance en ce qui n’est pas en propre à soi, en ce qui n’est pas appropriable. Et tout particulièrement en ce tournoiement pris à un espace sans bords ni limites, dans cet illimité auquel ne confine pas la scène dans ses jeux des lumières. S’il y a moins d’ombres que de pénombre transpercée de rais de lumière, et s’il y a moins d’espace nocturne qu’une profondeur nuitale par où persiste la nuit comme devenir, c’est que ce qui reste demeure ouvert à l’indescriptible. La nuit engendre la lumière et transfigure l’obscurité, sauvant la part de ce qui subsiste de l’oubli. Nacera Belaza accepte de se perdre dans cette nuit, elle s’y risque pour s’y trouver comme jamais elle n’aurait été à elle-même, comme une autre qu’elle sait n’être que par l’autre.

8Ainsi qu’une flèche qui fend l’air ne quitte jamais le point qui a défini son trajet, Le Trait de Nacera Belaza trouve dans l’oubli de soi ce qui persiste en nous tel un point de centre. A la source d’une violence structurelle, la force d’une inouïe ténacité à être à l’espace montre seulement un point de passage. L’insauvable dans ce qui reste demeure la nuit sauvée.

Notes

1    Confrérie musulmane fondée au XIIIe siècle en Turquie par le poète Djalal al-Din Rumi qui pratique la rotation comme invocation divine, indissociable de la transe.

2  Propos de Nacera Belaza : http://cie-nacerabelaza.com.

3  Montaigne, Essais, Livre III, 13.

4  Rencontre chorégraphique avec Nacera Belaza, 25 octobre 2012, Agora Montpellier Danse.

Pour citer ce document

Frédérique Villemur, «Ce qui reste persiste : Nacera Belaza.», Agôn [En ligne], Critiques, Saison 2012-2013, mis à jour le : 17/12/2015, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=2319.