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Saison 2012-2013

Alice Carré

Nosferatu au théâtre

Une proposition de Grzegorz Jarzyna

1 S’il existe une fascination certaine de la scène pour les êtres transgressant les frontières entre vie et mort, des spectres de Shakespeare à La Classe morte de Kantor en passant par le théâtre Nô, plus rares sont les artistes de théâtre (à l’exception du Grand Guignol) qui se sont emparés de ces êtres hybrides et assoiffés de sang que sont les vampires. Le polonais Grzegorz Jarzyna fait de la scène le lieu du fantastique dont le grand écran a peuplé notre mémoire collective. C’est donc l’esprit hanté de la frêle silhouette en ombre projetée du Nosferatu de Murnau ou de la blancheur livide du Dracula de Coppola que l’on pénètre dans cette version polonaise du roman de Bram Stoker.

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© Stefan Okołowicz

2Tout y est : la grande salle d’une riche maison au parquet lambrissé ouvrant sur un hors-scène labyrinthique, des portes-fenêtres cernées de rideaux blancs, flottant sous l’action d’un vent maléfique, la bande sonore lugubre où les cris des corbeaux se mêlent au tonnerre, le vieil homme inquiet appelant son maître dans la nuit... Et pourtant, la mise en scène parvient vite à effacer le souvenir des maisons hantées des parcs d’attraction de notre enfance pour nous offrir un éventail d’images suggestives, tendues entre théâtre et cinéma. Outre les effets sonores rappelant le septième art (univers sonore accompagnant en quasi permanence les scènes, voix des comédiens reprises au micro HF), la mise en scène résonne également en termes de plans, utilisant les vertus d’un espace subdivisé en plusieurs lieux, et de fondus au noir, les entrées et sorties se faisant dans la pénombre et fonctionnant comme des apparitions. Le spectacle cherche cependant à dépasser l’hommage au cinéma en recourant à des moyens purement scéniques, utilisant les lumières oniriques de Jacqueline Sobiszewski qui s’engouffrent dans les ouvertures latérales comme la figure de Dracula s’infiltre dans l’inconscient de ses victimes. On distingue cette fable bien connue à travers les volutes de fumée qui envahissent la scène, comme dans une semi-hypnose. À cette esthétique s’ajoute un jeu très précis, quasi-cinématographique, aux postures corporelles travaillées, restituant à merveille le désir insatiable qui s’empare de tous les êtres. La mise en scène, jouant également sur les décalages que peut provoquer le scénario d’horreur qui progresse à un rythme ralenti, témoigne d’une réelle maîtrise.

3L’adaptation qu’a faite Grzegorz Jarysna du roman de Bram Stoker semble mettre en évidence le narcissisme fondamental de tous les personnages : l’un cherche à séduire la fiancée d’un autre, le fiancé courtise ardemment une jeune femme quand sa future épouse agonise, le médecin profite du délire hystérique et sensuel de sa patiente pour assouvir ses propres fantasmes… Le désordre généralisé des corps revisite l’individualisme profond de notre société. La figure du vampire sert à exalter cette frénésie égocentrique, la matérialisant sous la forme d’une traînée de sang dégoulinant de la bouche. Alors que tous se laissent aller à l’expression pure de leurs désirs, le personnage de Nosferatu va au contraire vers une forme de rédemption : après avoir joui du plaisir éternel, il semble à la recherche de l’amour véritable, accepte la finitude et souhaite en finir avec le « vide éternel ». Et pourtant, il manque quelque chose, peut-être une relecture moins illustrative, pour que Dracula devienne réellement une mythologie contemporaine, et pour que le point de vue sur notre société se trouve réellement réinterrogé. Si cette proposition bien réalisée, se démarquant du paysage théâtral actuel par son goût pour la narration et son escapade hors du rationnel, parvient à captiver un instant, elle peine à convaincre de sa nécessité dramaturgique et à nous offrir autre chose qu’un constat certes utile, mais pas nouveau.

4 Nosferatu

D’après Dracula de Bram Stoker, mise en scène et adaptation de Grzegorz Jaryzna.

Du 16 au 23 novembre 2012

Théâtre de l’Odéon, Ateliers Berthier, 1 rue André Suarès, Paris 17e,

Renseignements : 01 44 85 40 40 & www.theatre-odeon.eu

5Article initialement publié sur le site : Au Poulailler, http://www.aupoulailler.com/

Pour citer ce document

Alice Carré, «Nosferatu au théâtre», Agôn [En ligne], Critiques, Saison 2012-2013, mis à jour le : 17/12/2015, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=2325.