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Saison 2012-2013

Marion Siéfert

Before Your Very Eyes, Gob Squad

On a mis des enfants en vitrine : Vorsicht ! Kinder hinter Gitter !

1« Mesdames, Messieurs, Gob Squad est fier de vous présenter un show avec de vrais enfants. Une occasion rare et unique d'être le témoin de sept vies vécues en accéléré... sous vos yeux ! Before Your Very Eyes ! ».

2Comme toujours, les règles du jeu mises en place par Gob Squad, collectif germano-britannique qui travaille depuis près de vingt ans entre Nottingham et Berlin, sont simples : sept enfants à l'orée de l'adolescence (entre dix et quatorze ans) sont livrés aux regards de ce « cher » public et évoluent dans une boîte aux parois couvertes de miroirs sans-tain, sorte de biotope idéal de l'enfance, guidés ou dirigés par une voix robotisée et impersonnelle. Ils vont grandir, s'installer, vieillir et mourir sous nos yeux, protégés et comme inconscients de tous les regards qui pèsent sur eux. Il y a quelque chose de l'ordre du cabinet de curiosités dans ce dispositif, si bien que malgré l'apparente trivialité de ce qui est montré (des enfants qui mangent, dansent en se regardant dans le miroir, jouent, se déguisent), la collection d'adolescents tire vers le merveilleux et le surnaturel. Dans une société obsédée par sa propre image, l'enfant et sa spontanéité sont bel et bien devenus une bête curieuse.

Image non disponible

BYVE © Phile Deprez

3Ce concept est cher à Gob Squad : déjà en 1998, dans la performance What Are You Looking At ?, les performers étaient placés dans une boîte couverte de miroir et vivaient, chantaient, se déguisaient, jouaient, se miraient, sans pouvoir percevoir les regards du public. Créant une proximité dans laquelle l'échange de regards est cependant impossible, c'est toute la question de la représentation qui est posée de façon chaque fois différente par le collectif. Lorsque le théâtre s'infiltre dans la vie quotidienne et dans les modes de fonctionnement de la culture populaire, il démasque le narcissisme des uns et le voyeurisme des autres. Qu'est-ce que tu regardes ? Telle est la question qui nous est posée sans relâche : lorsque l'on regarde sans prendre de risques, c'est bien à sa propre image que l'on se trouve confronté.

4Ainsi, le dispositif mis en œuvre épouse les différentes stratégies de représentation qui évoluent au fil de la vie : ignorer le regard des autres pour ne représenter que ce que l'on veut être (c'est l'utopie enfantine de la représentation, lorsque l'image que l'on renvoie correspond à ce que l'on est et à ce à quoi l’on aspire), soigner sa propre image pour plaire (c'est le coup d'œil adolescent dans le miroir, le regard narcissique), être obsédé par le regard des autres et de la société (c'est la stratégie adulte de la représentation). Les deux écrans qui sont placés de chaque côté de la scène, ainsi que le plasma de la télé à l'intérieur de la boîte, font office de témoins des rêves et des aspirations des enfants. La vidéo d'une fillette de dix ans s'adresse alors à la jeune fille de dix neuf ou à l'adulte de quarante ans qu'elle deviendra pour les confronter à ce qu'elles sont devenues. Certaines scènes ont le potentiel génial de situations embarrassantes et extrêmement gênantes, comme lorsque la vidéo de casting (réalisée deux ans auparavant) d'un des enfants est projetée et que le jeune adolescent meurt de honte devant l'image ridicule qui est conservée de lui ; ou bien encore lorsqu'une adolescente est considérée avec incrédulité et tristesse par la gamine qu'elle était dix années auparavant. Imiter, c'est déjà critiquer. Et la critique réside dans l'écart qui subsiste dans toute imitation. Flottant dans leurs vêtements adultes un peu trop grands pour eux, les enfants de Before Your Very Eyes portent alors dans leurs gestes la subversion et l'intransigeance violente de l'enfance.

5Mais le parcours proposé par Gob Squad reste trop rapide et didactique. Les scènes gênantes ne sont qu'effleurées, si bien que le public adulte peut tout à fait conserver l'attitude de parents amusés par un spectacle que leur donneraient leurs enfants. L'image de l'embourgeoisement et l'assagissement de l'âge adulte ne quitte que trop rarement les sentiers battus des clichés et des caricatures habituelles. C'est bien dommage, mais c'est certainement dû aux conditions de production de cette pièce. Réalisé avec des enfants parlant flamand, ce troisième volet de la trilogie mise en œuvre par le centre d'art CAMPO (à laquelle ont participé pour les deux volets précédents Josse De Pauw avec Ubung et Tim Etchells avec That Night follows day) implique qu'un texte soit bel et bien fixé à l'avance, pour des raisons de traduction et de surtitrage. Il n'en reste pas moins que l'intelligence et la subtilité de la mise en scène suscitent l'admiration et stimulent la réflexion d'un spectateur qui, malgré tout, accepterait de se mettre en danger. Malgré tout, Before Your Very Eyes possède l'énergie et l'inventivité de productions que l'on ne rencontre que trop rarement dans le paysage théâtral français.

6Gob Squad au Théâtre à la Villette, du 20 novembre au 1er décembre 2012.

7Renseignements et vidéo : www.villette.com/fr, www.gobsquad.com.

Pour citer ce document

Marion Siéfert, «Before Your Very Eyes, Gob Squad», Agôn [En ligne], Critiques, Saison 2012-2013, mis à jour le : 17/12/2015, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=2334.