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Virginie Barreteau

Sylvain Diaz

Le « théâtre à deux dimensions » de Virginie Barreteau

« Une écriture singulière en cours d’évolution » : c’est ainsi qu’en 2011, à la sortie de Plage, Jean-Pierre Han décrivait, dans les pages de l’excellente revue Frictions, le théâtre de Virginie Barreteau, vantant ses dialogues « à la mitraillette », « sans fioritures aucune, serrés jusqu’à la corde »1.

À lire les unes après les autres les pièces de cette auteure à la formation de comédienne, on est pourtant moins saisi par les mots qui s’y donnent à entendre que par les images qui s’y donnent à voir – même si, bien souvent, ces images ne sont pas appelées à être représentées sur la scène, ces pièces adoptant dès lors la forme de longues hypotyposes. Ces images, ce sont celles d’un jeune homme se tenant immobile face à un paysage industriel délaissé (La Centrale, 2005), celle d’une jeune femme en pleine extase (Hinterland, 2006), celle de trois frère et sœurs errants dans une forêt (La Geste des endormis, 2004), celle d’un groupe d’enfants se tenant au bord du vide (Au bord d’un trou avec un fil de laine, 2009). À bien des égards, ces pièces forment tableaux, mieux forment vitraux pour reprendre le motif sur lequel s’ouvre La Geste des endormis – on ne s’étonnera donc pas qu’elles prennent pour la plupart leur source dans une image : à l’origine de La Centrale, une photo de Bresson ; à l’origine de Plage, une photo de Martin Parr, etc.

D’où la tentation – à laquelle nous avons cédé – de parler à propos des pièces de Virginie Barreteau d’un « théâtre à deux dimensions », formule qu’elle admet volontiers2.

Au premier regard, La Centrale comme Hinterland semblent en effet manquer de profondeur, au sens propre – en aucun cas métaphorique  – du terme : le regard bute sur des personnages – contemplatifs ou extatiques – figés dans leur environnement, coincés dans un paysage sans perspective aucune. Privé de relief, ce théâtre n’en est pas moins éminemment théâtral. C’est que les images qu’il produit témoignent d’une évidente densité : initialement figées, elles s’animent bientôt d’un mouvement que rien ne semble pouvoir endiguer. Ainsi le Fils de La Centrale quitte-il le paysage industriel dans lequel il a grandi pour retrouver son père, crevant par là même l’écran de l’image. Ainsi, dans Hinterland, un groupe d’hommes investit-il progressivement l’espace vierge au sein duquel de jeunes femmes ont été élevées, menaçant l’équilibre presque pictural de la pièce. À l’instar de la pantomime diderotienne, la pantomime barretaldienne – osons le néologisme – « rayonne d’énergie »3, pour reprendre la formule de Pierre Frantz. Ça tremble – ça tremble et ça point, aurait dit Barthes4.

Cette picturalité assumée inscrit ce théâtre du vitrail, ce théâtre de l’aplat dans une veine symboliste, assez inédite sur la scène contemporaine qui revendique plus volontiers un héritage naturaliste ou expressionniste, sans que l’un ou l’autre n’échappe jamais à un traitement impertinent. Rares sont les œuvres aujourd’hui attentives, à l’instar de celle de Maeterlinck, à ce qui bruisse imperceptiblement autour de nous ; rares sont les œuvres développant aujourd’hui une approche sensible du réel, mettant en scène des personnages en prise avec les éléments : le feu (La Centrale) comme la pluie (Hinterland). Le symbolisme de ce théâtre apparaît néanmoins défait de toute vocation métaphysique comme si le réel était définitivement épuisé, ainsi que le laisse supposer le dispositif décidément artificiel de Plage, décor de carton-pâte où sont posés les deux personnages, peut-être pour l’éternité. Là est peut-être le grand mérite du théâtre de Virginie Barreteau qui nous donne à voir ce qu’il n’y a pas à voir, qui nous donne à entendre ce qu’il n’y a pas à entendre, tel le chant muet de la jeune femme extatique dans Hinterland.

C’est dire la singularité de cette œuvre qu’en cet automne 2012, la revue Agôn vous invite à découvrir ou redécouvrir, au moment même où l’auteur publie aux éditions Quartett son dernier texte, texte dont elle signe également la mise en scène. Dans ce portrait, sa voix trouvera à se croiser très prochainement à celle de Marie-Christine Soma familière de cette œuvre qu’en tant que membre du comité de lecture du Théâtre National de la Colline elle fréquente depuis quelques années, ainsi qu’à celle de Pauline Picot qui publie également aux éditions Quartett cet automne sa première pièce et qui a bien voulu témoigner de son intérêt d’auteure pour cette œuvre.

Notes

1  Jean-Pierre Han, « Une Écriture singulière en cours d’évolution », in Frictions, http://revue-frictions.net/enligne/index.php?post/2011/03/21/Une-écriture-singulière-en-cours-d-évolution, consultée le 16 novembre 2012.

2  Virginie Barreteau, « Écrire des voix dans un espace », entretien avec Sylvain Diaz, in Agôn [En ligne], Portraits, Virginie Barreteau, mis à jour le : 16/11/2012, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=2323.

3  Pierre Frantz, L’Esthétique du tableau dans le théâtre du XVIII e siècle, Paris, Presses Universitaires de France, collection « Perspectives littéraires », 1998, p. 35.

4  Roland Barthes, La Chambre claire – Note sur la photographie (1980), in Œuvres complètes, nouvelle édition revue, corrigée et présentée par Éric Marty, Paris, Éditions du Seuil, 2002, tome V (1977-1980), p. 809.

Pour citer ce document

Sylvain Diaz, «Le « théâtre à deux dimensions » de Virginie Barreteau», Agôn [En ligne], Portraits, Virginie Barreteau, mis à jour le : 14/12/2012, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=2336.

Quelques mots à propos de :  Sylvain  Diaz

Docteur en études théâtrales, Prix Jeune Chercheur de la ville de Lyon (2010), Sylvain Diaz enseigne actuellement à l’Université Lumière – Lyon 2 ainsi qu’à l’E.N.S. de Lyon.