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Saison 2012-2013

Marion Siéfert

Sayonara version 2 et Les Trois sœurs version Androïde d'Oriza Hirata

Le paradoxe du spectateur

1 Dans les deux spectacles qu'Oriza Hirata présente au Théâtre de Gennevilliers dans le cadre du Festival d'Automne à Paris, Sayonara version 2 et Les Trois sœurs version Androïde, la présence de robots sur scène réalise un véritable changement de paradigme théâtral. Premièrement, les androïdes, ces présences absentes, bouleversent la façon dont les spectateurs appréhendent les personnages de théâtre, habituellement perçus comme des êtres tissés de psychologie, pétris d'intentions, pénétrés par une conscience. Deuxièmement, ce sont à travers ces simples présences matérielles qu'éclatent les dysfonctionnements de la société et de son égoïsme matérialiste, alors qu'ordinairement au théâtre, ce rôle échoit aux consciences critiques aiguisées. Dès lors, comment une créature qui n'a pas de monde intérieur peut-elle instaurer sur scène une réflexivité, c'est-à-dire porter un regard critique sur les sociétés dont elle fait partie et être le vecteur principal de l'émotion théâtrale ?

2Réalisant dans ces deux spectacles un changement de paradigme, Oriza Hirata déplace le paradoxe du comédien pour le loger dans le regard du spectateur : alors que le comédien, chez Diderot, n'éprouve pas les émotions qu'il montre, le spectateur, chez Hirata, attribue des émotions à une créature dont il sait pertinemment qu'elle est insensible. C'est bien dans cette antinomie de la perception du public que se situe l'apport du théâtre par rapport aux films de robots. Certes les robots en littérature et au cinéma permettent de porter un discours sur les sociétés dans lesquelles on leur a donné naissance – que ce soit Metropolis, film qui montre un monde terriblement inégalitaire, dans lequel les masses sont faciles à manipuler, ou bien Robocop, qui dresse un portrait corrosif de l'état du monde sous le règne de Ronald Reagan –, mais la différence fondamentale entre le cinéma et le théâtre est de l'ordre de la présence, de la matière : sur scène, le robot est là, pour ainsi dire en chair et en os. L'androïde prend, dans Sayonara version 2 et Les Trois sœurs version Androïde, l'apparence d'une belle jeune fille à la voix douce, dont les soupirs sont infléchis par un léger mouvement de poitrine, si bien que l'illusion du réel, de la vie, est extrêmement prégnante et troublante.

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Les Trois sœurs version Androïde © Tsukasa Aoki

3 Sayonara version 2 joue de cette ambiguïté en exacerbant le paradoxe dans sa construction dramatique. Deux femmes se font face, l'une est mourante et allongée dans sa chaise longue, l'autre est un androïde, se tient droite sur sa chaise et récite sans relâche de la poésie. Structurant l'espace et le temps de façon binaire (l'espace du robot, l'espace de l'humain ; le temps de la vie, le temps de la mort), Oriza Hirata redouble le paradoxe de la perception de son spectateur. Le robot-androïde n'a pas seulement l'apparence de la vie, mais il occupe une fonction normalement irréductible à l'humain : pleurer ses morts et exprimer un monde intérieur par le biais d'un langage artistique, la poésie, tandis que l'individualisme des hommes-gestionnaires a gelé en efficience technique les larmes du deuil. Dénué d'affects et de conscience, propriétés principales du personnage classique, le robot d'Hirata travaille avec les armes du pathétique, auquel la présence étrangère de l'androïde ôte tout pathos grandiloquent.

4 Les Trois sœurs version Androïde, adaptation de la pièce éponyme de Tchekhov, raffine l'émancipation du robot : en plus de le gorger d'émotions, Oriza Hirata en fait le personnage central et moteur de la pièce, double d'une des trois sœurs considérée comme morte par la société. Parmi tous les protagonistes des Trois sœurs, c'est l'androïde qui possède le comportement le plus clair, le plus cohérent, qui semble le plus volontaire et qui révèle les vérités dérangeantes. Oriza Hirata aime jouer des paradoxes : c'est chez un être totalement déterminé que va jaillir la révolte et la seule parole libre dans une société dont les acteurs, comme chez Tchekhov, se mentent à eux-mêmes, produisant le moteur du drame. Le théâtre devient alors le lieu où pèse le soupçon sur l'existence d'un espace mental privé.    

5 Sayonara version 2, du 16 au 20 décembre et Les Trois sœurs version Androïde, du 15 au 20 décembre au Théâtre de Gennevilliers, dans le cadre du Festival d'Automne.

Pour citer ce document

Marion Siéfert, «Sayonara version 2 et Les Trois sœurs version Androïde d'Oriza Hirata», Agôn [En ligne], Critiques, Saison 2012-2013, mis à jour le : 17/12/2015, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=2360.