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Points de vue

Barbara Métais-Chastanier

L’énigme, l’enquête

Compte-rendu d’un entretien avec Michel Vinaver

« Xavier. Il n’y a pas des centaines de situations
Le nombre de situations possibles ça se réduit à trois ou quatre pas plus
Chacune avec un certain nombre de variantes
Sophie. Le nombre de situation est infini
Chaque situation recommence le monde
Xavier. Le monde serait impensable
Sophie. À quoi sert de penser ? »
Michel Vinaver, Portrait d’une femme.

1Michel Vinaver m’avait conseillé, afin de garder une trace écrite de notre entretien du 22 février 2007, de rédiger un compte-rendu de celui-ci, quelque chose qui intégrerait certaines de ses réponses. La chose devait se faire un peu à la manière d’un Jean-Marc Théolleyre rédigeant les compte-rendus du procès de Pauline Dubuisson.

2Disons que le texte qui suit tiendra à la fois du compte-rendu, du procès-verbal et de l'investigation. Disons que l’on va cheminer sur le sentier de l’enquête, que l’on approchera sans jamais le toucher le point obscur de l’énigme qui prélude à l’écriture. Disons aussi que notre excursion aura pour territoire une pièce, Portrait d’une femme. Et pour clore ce mode d’emploi ou ce guide de lecture, disons que l’on croisera ici les voix : celles de Michel Vinaver et Jean-Marc Théolleyre, celles de Sophie et de Pauline, celles enfin d’autres personnages.

La poussée vers l’histoire

3Il y a dans les pièces de Michel Vinaver ce qu’il a appelé la « poussée vers une histoire », recomposition au fil de l’œuvre, qui ouvre le chemin pour des bribes de cohérence, qui dessine un espace qui prend forme peu à peu. Dans Portrait d’une Femme cette tension est double : elle est celle de la machine qui recompose l’histoire, celle de la mécanique généalogiste du procès ; et celle du spectateur, qui mène l’enquête, dans le réseau de scènes (tribunal et fragments de la vie de Sophie) qui se présente à lui. Car que raconte la pièce au-delà du fait divers relativement banal d’un crime que l’on pourrait supposer passionnel ou intéressé ? Qu’y a-t-il au-delà de cette étudiante en médecine qui assassine son ex-amant et camarade de faculté ? Le premier numéro du Monde, consacré à cette affaire datant du 27 octobre 1953, pointe du doigt l’énigme :

Si l'on en croit l'acte d'accusation, le crime reproché à Pauline Dubuisson, qui comparaît demain mardi devant la cour d'assises de la Seine, n'est pas l'acte irréfléchi d'une femme jalouse : il faudrait y voir une savante prémédita­tion. Décortiqué, analysé par une longue instruction, le fait divers du 17 mars 1951 est devenu aujourd'hui l'inquiétante histoire d'une jeune fille au caractère insaisissable qui au­rait tué par orgueil, par égoïsme ou égocentrisme bien plus que par dépit amoureux. À la veille des débats on voit donc en elle une fille amorale, éprise d'aventures, une calculatrice dont on ne compte plus les amants. Son mobile aussi déconcerte, si bien que l'accusation ne semble pas être parvenue à le cerner d'une façon précise. Mais dans quelle mesure ce personnage reconstitué au hasard des cotes d'un dossier correspond-il à la véritable Pauline Dubuisson ? Le déroulement de l'audience permettra-t-il d'y apporter quel­ques retouches ? Fera-t-il apparaître une créature plus humaine, plus sensible qu'on ne le dit ? Là sera le véritable intérêt, d'autant plus que Pauline Dubuisson se prépare à plaider non coupable.

L’énigme donc, et c’est ce qui vient brouiller le procès, ce qui dérange la machine dans sa remontée généalogique et causaliste. Il y a tous ces trous, ces éclats de la vie de l’accusée, convoqués sur la scène du procès, comme sur la scène du théâtre, par une logique qui n’est plus celle de la justice, par une raison qui met en déroute le rationnel : la trame de Portrait d’un femme est double, complexe, faite de chevauchements et de « conjointures1 », de fils que l’on suit et qui se perdent dans une brisure, de grands discours de maître dans leurs atours de rhétorique. Complexe la pièce de Portrait d’une Femme l’est doublement, en ce qu’elle est sans cesse prise dans ce mouvement contradictoire de reprise généalogique et de déprise irrationnelle.

4La matière de la pièce, Michel Vinaver l’a trouvée dans un carton. Comme si la poussée vers une histoire, qui travaille ses pièces, l’avait d’abord touché lui-même. Cette poussée, cette attirance, il la raconte dès le début, au coin de la table de ce café, non loin du carrefour de L’Odéon, comme un clin d’œil involontaire à cet autre rendez-vous, donné dans la pièce2, par Xavier Bergeret :

« J’avais dans un carton d’archives les numéros du Monde où figurent les compte-rendus de ce procès. Je les avais conservés, ficelés, avec l’idée que ce serait un rendez-vous pour plus tard. De 1953 à 1984, j’ai su que j’avais un rendez-vous avec Pauline Dubuisson. Rendez-vous que je tiendrais ou ne tiendrais pas. »

Ce n’est donc qu’en 1984 que Michel Vinaver exhume ses numéros du Monde, avec le désir d’écrire une pièce sur cette affaire, d’écrire une pièce sur Pauline Dubuisson. Comme il l’explique ensuite, le projet est guidé par des règles précises :

« Je me suis donné pour consigne, dans l’écriture de Portrait d’une Femme, de ne pas chercher d’autres sources que les compte-rendus parus dans le Monde. Et l’autre consigne que je m’étais donnée était d’inclure et d’insérer dans la pièce tout propos cité, par qui que ce soit. De ne pas choisir. De ne pas sélectionner. »

5Les bribes d’interventions, qu’insère Jean-Marc Théolleyre dans ses compte-rendus de procès, servent de canevas à l’écriture de la pièce. Ils dessinent le chemin à prendre dans l’espace du prétoire, les discours à suivre pour s’engager dans l’obscurité du personnage.  :

« Je crois qu’il y avait une opacité du procès et du personnage qui me fascinait. […] Donc ce n’était pas une enquête sur les modalités du meurtre mais sur la personne de Pauline Dubuisson et de ceux qui l’entouraient, l’avocat, le juge... De qui s’agissait-il ? »

Le langage exploratoire

L'écriture est une activité de recherche.

Elle vise à connaître, et non à exposer ou illustrer ce qui serait déjà connu.

Elle est outil de défrichage et de liage. Elle procède par établissement

de connexions entre éléments disparates. Les stries se tracent et peu à peu

réduisent l'état initial d'indistinction. Il y a une poussée vers le sens.

Aucune pièce ne se boucle sur un sens 3.

6 Michel Vinaver poursuit en expliquant que la démarche à l’œuvre dans Portrait d’une femme est sensiblement identique à celle que l’on trouve dans King. Les époques, les histoires se croisent pour tenter de saisir, d’approcher cette « énigme centrale ». Mais la mise en scène de la recherche du vrai que représente le procès est mise en déroute par le personnage de Sophie. Tout se joue dans la langue, dans l’horizon de la parole : « Le personnage de Sophie me fait penser à d’autres personnages féminins qui se trouvent dans mes pièces. Dans Les Huissiers, Madame Aiguedon, Sue de L’ordinaire. Ce par quoi la littéralité arrive. » Il a pris, au passage, la précaution malicieuse de rappeler que la remarque n’était pas généralisable à l’ensemble de la gente féminine. « Sophie est littérale, reprend-il, alors si le vrai n’est pas saisissable, elle ne le dit pas. »

7La littéralité est ce qui fait dérailler la machine. À l’inverse d’une pièce comme La cruche cassée de Kleist, avec laquelle Michel Vinaver propose quelques pistes de conjointure, l’enquête tourne ici à vide. Dans la pièce de Kleist, l'investigation avance, le chemin est laborieux, on progresse cahin-caha, mais tout se clôt sur une révélation : Adam a beau faire, il se retrouve l’objet de son procès, coupable et juge à la fois. L’hermétisme de Sophie, sa littéralité font, au contraire, vaciller la démarche judiciaire. Jean-Marc Théolleyre le remarquait déjà à propos de Pauline Dubuisson :

Ce n'est pas un grand procès que celui de Pauline Dubuisson, mais c'est peut-être un procès significatif. À le suivre on y éprouve le sentiment que seul le théâtre peut donner autant que la cour d'assises une impression de conven­tion. Tout au long de l'interrogatoire on pouvait songer à la phrase de Mal­raux dans les Conquérants : « Juger c'est de toute évidence ne pas compren­dre, puisque si l'on comprenait on ne pourrait plus Juger. »

À vrai dire il est bien difficile de comprendre Pauline Dubuisson. Elle a contre elle un passé trop remuant, une sentimentalité trop précoce. […] La justice préfère des êtres frustes, plus malléables. Celui-ci dégage une impression de sécheresse. Physiquement la pâleur du visage aux pommettes osseuses, le léger bleuissement des paupières, cette expression exsangue qu’elle a dans ses instants de repos, la nervosité des doigts qui s’accrochent, animés d’un intense frémissement, au box, en font une tragédienne douloureuse. À côté de cela la jeunesse, la maladresse de certains propos, une obstination désespérée a vouloir être crue pour se faire croire, laissent deviner l’inexpérience4.

8La machine se démonte, se disloque tout en essayant de se constituer, de progresser autour du personnage de Sophie. Car ce que montre la pièce, c’est « comment la machine vacille en essayant de saisir l’objet, l’objet-Sophie. Elle n’arrive absolument pas à le faire et ne comprend pas cette résistance. » Ce mouvement de spirale, il importe de bien le comprendre, parce qu’on « retrouve cette spirale dans Les Huissiers, dans Par  dessus bord, Iphigénie Hôtel, Nina c’est autre chose, L’objecteur aussi. […] Même dans mes Écrits Critiques, ajoute-t-il, c’est un peu comme si je ne pouvais que m’interroger, par un processus de spirale, sur une difficulté que j’ai rencontrée dans une représentation, dans un texte. Et puis peu à peu se déroule quelque chose. »

Le rond, la spirale.

9On se permettra de convoquer une autre voix dans ce court compte-rendu, en rappelant ici une réflexion de Iannis Xenakis :

La spirale, c'est une forme ouverte, c'est l'éloignement d'un point tout en restant aussi proche que possible de son point de départ ; c'est comme une oscillation qui ne revient jamais au même point... Cela tourne autour d'un même point, mais en s'en écartant de plus en plus... […] Cela correspond, d'une manière plus générale, abstraite, à une idée ou à un point dans l'espace, dont vous vous écartez progressivement tout en conservant la liaison avec lui. Il se produit ainsi un changement progressif et continu, qui est un facteur très important en esthétique, qu'elle soit musicale ou autre... Le déterminisme et l’indéterminisme se rejoignent par le truchement de cette idée fondamentale qu'est la spirale5.

10Cette réflexion du compositeur, Michel Vinaver la reprend dans « Mes appétits ». Réflexion essentielle en ce qu’elle constitue le point de jonction entre le travail sur la langue et des questions scéniques. La spirale c’est ce mouvement par lequel Sophie échappe toujours, cet espacement par lequel elle excède sans cesse cela-même qui la représente. Mais la spirale c’est aussi, dans une perspective scénographique, une mise en scène qui se constituerait contre l’idée d’un bon point de vue, qui travaillerait contre la frontalité et la hiérarchisation du rapport scène/salle. Évoquant sa récente expérience de la mise en scène, Michel Vinaver insiste sur cette préférence à l’égard d’une scène circulaire, où « il n’y a pas un point de vue privilégié. Le spectateur se trouve dans une situation aléatoire à l’égard de la face, du profil ou du dos de chaque acteur. […] Le rond convient parce que la frontalité est déjà un point de vue, une hiérarchie. Et le rond permet de déhiérarchiser. La périphérie n’est pas moins intéressante que le cœur du dispositif. Le dos d’un comédien n’est pas moins intéressant que sa face. Et la voix se fait à cette situation là. La profération n’est pas possible. »

11Il n’y a pas de bon point de vue sur Sophie, pas de lieu d’où s’organisent et prennent sens toutes ses actions. Et le langage vacille dans cette confrontation de deux langues qui ne trouve pas de résolution :

SOPHIE. Je ne sais pas ce que veulent dire ces mots
[…] Je voudrais essayer de dire
Je voudrais être crue
[…] Je voudrais essayer d'expliquer6

12 La pièce se clôt sur la condamnation aux travaux forcés à perpétuités, écho, à travers la voix du chroniqueur judiciaire du Monde, à un autre destin : celui de Pauline Dubuisson condamnée aux travaux forcés à perpétuité :

Ainsi en trente minutes magistrats et jurés ont pensé qu’ils avaient tout compris, tout deviné de cette fille qu’ils ont vu en tout et pour tout pendant trois après-midi entre deux gendarmes. Justice est faite… Les formes ont été respectées : il y a eu une plaidoirie de la partie civile, un réquisitoire, une plaidoirie de la défense. Les arguments se sont opposés comme s’affrontent deux équipes dans un match. Maintenant c’est fini. Pauline Dubuisson s’en est allée vers l’expiation. La salle s’est vidée, les commentaires sont allés bon train : on a éteint les lumières. Demain personne n’y songera plus7.

13CD

Notes

1  Michel Vinaver a développé cette notion de « conjointure » dans l’ouvrage Écritures dramatiques. Essais d'analyse de textes de théâtre, paru sous sa direction. Le principe consiste dans le rapprochement de pièces ou de fragments de textes dramatiques pour tenter de saisir, à la lueur de chaque composition, les spécificités dramaturgiques de chacun.

2  «CORNAILLE. Elle a réussi à le joindre elle voulait le voir seul en tête à tête il a retardé la rencontre il lui a donné rendez-vous carrefour de l’Odéon pour le 17 à 9h45. »

3  Michel Vinaver, « Mémoire sur mes travaux I », in Écrits sur le théâtre II, p. 63.

4  Jean-Marc Theolleyre, Le Monde, 20 novembre 1953.

5  Iannis Xenakis, cité par Michel Vinaver, « Mes appétits », in Europe n°924, Michel Vinaver, Avril 2006, p. 157.

6  Michel Vinaver, Portrait d’une Femme, Op. cit., pp. 66-67.

7  Jean-Marc Théolleyre, Le Monde, 22/23 novembre 1953.

Pour citer ce document

Barbara Métais-Chastanier, «L’énigme, l’enquête», Agôn [En ligne], Points de vue, mis à jour le : 19/10/2010, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=238.