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(2012) N° 5 : L'entrée en scène

Jean-Loup Rivière

Entrée libre

1 La plupart des artistes de théâtre, et beaucoup de metteurs en scène en premier lieu, reconnaissent que l’entrée en scène, ses modalités, sa dramaturgie, est un acte décisif : il engage tout le spectacle à venir, il détermine sa réception, il éveille la sensibilité du spectateur, et conditionne donc son intelligence. Pourtant, les études consacrées à l’entrée en scène sont très rares1. Mille colloques, livres et thèses ont analysé l’incipit romanesque. Le théâtral quasiment aucun.

2Ce désert problématique signifie peut-être qu’il y a là quelque chose qu’on ne veut pas savoir. Et pourtant, nous courons au théâtre qui fait de l’entrée son geste inaugural. Je tiens donc à assister à un acte dont je ne veux par ailleurs rien savoir. Cela peut s’interpréter ainsi : je veux bien ne pas savoir si je sais qu’un autre sait pour moi. Cet autre-là serait le théâtre, et c’est pourquoi j’y cours…

3Examinons l’affaire de près. La dramaturgie du texte montre que la plupart des incipits sont paradoxaux dans la mesure où ils réfutent, contredisent, la situation qui se présente. On peut prendre deux exemples suffisamment distants pour qu’ils aient valeur de modèle : le début de la Bérénice de Racine : « Arrêtons un moment… », et celui de Fin de partie de Beckett : « Fini, c’est fini… ». Si l’on généralisait un peu brutalement, on pourrait dire que tout personnage de théâtre, dans la dramaturgie occidentale au moins, entre en scène pour dire qu’il va partir, parle pour dire qu’il va se taire, ou se présente pour se dire au passé. Quand le début n’est pas paradoxal, il est souvent réflexif : il interroge ou commente la situation. Le modèle sera ici le début du Hamlet de Shakespeare : « Qui est là ? ».

4La dramaturgie du spectacle met en évidence une disjonction entre l’entrée et le commencement. Il est toujours impossible de déterminer l’instant où le spectacle commence, ou, plus exactement, il n’y a pas d’instant du commencement. Soit qu’une pantomime précède la parole, soit que les premiers mots suggèrent que cela a commencé plus tôt (classique début « in medias res »), soit que l’action est en cours quand j’entre dans la salle, soit qu’une entrée d’acteurs n’intervienne qu’un moment après le lever du rideau, soit que je ne perçoive qu’avec retard que c’est déjà commencé, etc. La mise en scène moderne joue de toutes les modalités possibles de cette disjonction qui crée un champ d’indétermination, une sorte de zone franche : la frontière entre le monde quotidien et le monde théâtral n’est pas linéaire, elle ne tranche pas. Il y a un moment où j’appartiens aux deux mondes, sans que je n’aie quitté l’un ni rejoint l’autre. Une œuvre musicale, un roman ou un film commencent à la première note, au premier mot, à la première image. Il est impossible de dire quand commence exactement une œuvre théâtrale.

5Si l’on passe d’une question dramaturgique, qui touche aux techniques de composition (qu’est-ce qu’une entrée au théâtre, et quelles sont ses caractéristiques ?), à une question anthropologique, concernant la nécessité du théâtre dans certains systèmes sociaux (en quoi les hommes ont-ils besoin du théâtre ?), on voit que le théâtre est un moyen de penser ce qu’est un commencement. Le théâtre serait une sorte de méditation sauvage sur le commencement. Que la fable redouble cette question est manifeste dans les nombreuses tragédies ou drames sur le « malheur d’être né ». Et la plus belle allégorie, car la plus explicite, se trouve dans le film de Cassavetes, Opening night, quand, ivre morte et incapable d’articuler quelque mot, Myrtle Gordon jouée par Gena Rowlands ne tient pas sur ses deux jambes : un enfant entre en scène… Il faut ajouter à cela que le personnage qui entre ne vient pas seulement d’ailleurs, il vient surtout d’autrefois : avec lui, c’est du passé qui se présente.

6Pourquoi faudrait-il être plusieurs pour réfléchir (à) cette question ? C’est que l’entrée est absolument transitive : on entre toujours quelque part et pour quelqu’un. L’entrée suppose un lieu et un témoin. Et à partir de deux, nous sommes plusieurs. La peinture le représente parfaitement dans les innombrables Annonciations : quelqu’un entre pour prononcer des paroles qui vont avoir sur son auditeur une conséquence matérielle considérable, la naissance d’un enfant. Le peintre devait en plus résoudre un problème que le théâtre ignore : figurer l’infigurable, la voix. L’étude du théâtre devrait certainement s’intéresser de près à ce motif pictural. On voit bien en effet que l’entrée de l’Ange crée un entre deux où se déploie cet élément qui est transcriptible — c’est le phylactère des annonciations archaïques —, mais qui n’est pas figurable, sinon de manière détournée : c’est par exemple cette sphère (une orange ?) qui se trouve posée sur le rebord d’une fenêtre entre l’Ange et la Vierge dans une annonciation d’Albert Bouts (c. 1480, Cleveland Museum of Art), mais qui semble flotter entre deux airs.

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Albert Bouts, Annonciation (1480)

7L’entrée produit un espace destiné à recueillir ce qui est irreprésentable. C’est peut-être cela qu’on appelle une « scène ».

8Il fallait le génie spontané de Louis Jouvet pour comparer l’entrée d’Elvire dans le Dom Juan de Molière à une annonciation : il savait quasiment d’instinct que le théâtre est le lieu où s’éprouve la puissance performative de la parole. Et il exige de l’actrice qu’elle le fasse sentir avant même d’avoir parlé. Le théâtre est le lieu où un corps apparaît comme pourvu de la vertu performative de la parole. C’est pourquoi l’entrée en scène est une aventure sans doute plus risquée pour celui qui en est spectateur que pour son acteur.

Notes

1  Il y a un dossier sur ce sujet dans «Les Cahiers » de la Comédie-Française, n° 40, été 2001 ; un séminaire en 2004 et 2005 à l’Ens de Lyon ; des journées d’études, ENS de Lyon et Université  Lumière Lyon 2, les 29 et 30 mai 2009.

Pour citer ce document

Jean-Loup Rivière, «Entrée libre», Agôn [En ligne], Dossiers, (2012) N° 5 : L'entrée en scène, mis à jour le : 28/11/2015, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=2458.

Quelques mots à propos de :  Jean-Loup  Rivière

Jean-Loup Rivière est Professeur en études théâtrales à l’E.N.S. de Lyon.