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Virginie Barreteau

Marie-Christine Soma

Sonder « le mystère Virginie Barreteau »

Entretien avec Sylvain Diaz, janvier 2013

« Il y a un tragique quotidien qui est bien plus réel, bien plus profond et bien plus conforme à notre être véritable le tragique des grandes aventures. Il est plus facile de le sentir, mais il n'est pas aisé de le montrer, parce que ce tragique essentiel n'est pas simplement matériel ou psychologique. Il ne s'agit plus ici de la lutte déterminée d'un être contre un être, de la lutte

d'un désir contre un autre désir ou de l'éternel combat de la passion et du devoir. Il s'agirait plutôt de faire voir ce qu'il y a d'étonnant dans le fait seul de vivre. Il s'agirait plutôt de faire voir l'existence d'une âme en elle-même, au milieu d'une immensité qui n'est jamais inactive. Il s'agitait plutôt de faire entendre, par-dessus les dialogues ordinaires de la raison et des sentiments, le dialogue plus solennel et ininterrompu de l'être et de sa destinée. »

Maurice Maeterlinck

Sylvain Diaz. Comment avez-vous rencontré l'œuvre de Virginie Barreteau ? Quelle a été votre première réaction face à cette œuvre ? Y a-t-il une pièce en particulier qui a d'abord retenu votre intérêt ?

Marie-Christine Soma. Entre 2008 et 2012, j’ai animé un comité de lecture pour amateurs au sein du  Studio-Théâtre de Vitry. Beaucoup de textes ont commencé à m’être adressés.

C’est ainsi que j’ai reçu un premier texte de Virginie : Hinterland. Cette pièce m’intéressa, il y avait indéniablement une voix qui forait à l’intérieur de la langue. Mais, peut-être était-ce le sujet, je ne fus pas entièrement touchée. Virginie m’envoya alors La Centrale, et c’est ce texte qui me bouleversa, sujet et forme mêlés, mots retenus, à peine émergés du silence et puissance de la suggestion… Tout ce qui, à mon sens, fait théâtre était contenu dans ce petit livre. Pour moi, il y a un mystère Virginie Barreteau, et chaque phrase de La Centrale tremble sous ce mystère… Une jeune femme d’aujourd’hui qui porte en elle une capacité archaïque d’ébranlement… Sans vouloir vous assommer de références, j’entendais dans La Centrale les échos du Marin de Pessoa, la parole de Maeterlinck sur le « Tragique du quotidien ». Mais, par-dessus tout, il y a chez Virginie une capacité à créer des personnages immédiatement présents, concrets, des blocs opaques dressés, qui tentent de saisir envers et contre tout le mystère de vivre. Conte, quête initiatique, réalité tangible du monde du travail, tout coexiste de manière organique dans La Centrale : on peut y voir Prométhée aussi bien que les Hauts fourneaux, Hansel et Gretel aussi bien que les grands chantiers. La langue et son rythme restent longuement dans la mémoire, comme dans une chanson de geste moderne.

S.D. À propos de La Centrale, vous parlez de conte (Hansel et Gretel), de tragédie (Prométhée), de pièces symbolistes (Maeterlinck). Comment définiriez-vous le théâtre de Virginie Barreteau ? Parleriez-vous, par exemple, à son propos d'un nouveau théâtre symboliste ou d'un nouveau théâtre tragique ?

M.-C. Soma. Non, je serais bien incapable de saisir d’un mot définitif le théâtre de Virginie.

Ce qui m’apparaîtrait en premier, si je voulais tenter une définition, ce serait sa formidable capacité à se déplacer : dans chaque pièce, il y a à la fois un « essai », une expérience singulière (d’un genre, d’un type de langage, d’une couleur dramatique) et une unicité qui provient de la voix qui  scande, comme une ligne de basse continue. Je citerai trois pièces : La Centrale bien sûr, Plage et La Mort d’Anju. Trois écritures : l’une tragique et silencieuse, la seconde minimaliste et quasi surréaliste, et enfin la troisième épique et documentaire. La Voix est la même, engagée, présente, dans une grande nudité, et pourtant chaque œuvre s’inscrit dans un paysage littéraire et théâtral différent et pourrait donner naissance à des spectacles de caractère extrêmement éloignés.

Peut-être est-ce cela qui me touche le plus chez Virginie Barreteau, une voix, et donc un corps, cherche dans l’obscurité un accès à une lumière momentanée, un éclair, une lucidité, et emprunte pour cela un chemin neuf ou inconnu à chaque fois. Et quelque soit le chemin stylistique, cette voix n’est jamais fermée sur elle-même dans une recherche qui serait purement esthétique. À travers elle, on entend toujours le monde gronder…

S.D. Faisant partie d'un comité de lecture, vous avez une connaissance approfondie des écritures dramatiques contemporaines. Qu'est-ce qui fait la singularité de l'œuvre de Virginie Barreteau dans ce champ-là ? Distinguez-vous des points de convergence ou de divergence avec d'autres œuvres contemporaines ?

M.-C. Soma. Je n’ai pas une connaissance approfondie des écritures dramatiques. Animer un comité de lecture a été pour moi un apprentissage. Avant, même en tant que metteur en scène, j’avais beaucoup de difficultés à lire du théâtre et à en éprouver du plaisir.

Au début du comité de lecture, il fallait que je fasse un effort pour entrer dans tous ces textes qui, par divers chemins, venaient vers moi. Il fallait aussi réussir à se départir de la position de metteur en scène – « est-ce que je monterai cette pièce ? » – qui limite la lecture. Et, peu à peu, c’est devenu plus facile, et parfois très joyeux.

Si je suis franche, des écritures comme celle de Virginie Barreteau, on n’en rencontre pas souvent, notamment dans le paysage français. L’osmose dont je parlais plus haut entre la forme et le fond, osmose sensible et organique, que l’on ne sent jamais « fabriquée », la place laissée au lecteur et donc plus tard au metteur en scène et au spectateur, la structure solide mais qui ne résout pas tout et offre suffisamment d’air pour que divers sens affleurent… Tout cela, pour moi, est la marque d’un véritable auteur de théâtre… Il y a aussi un sens du jeu dans le travail de Virginie : elle joue très sincèrement, comme un enfant, impulsivement, et l’on a envie d’entrer dans le jeu.

Lorsque j’ai lu La Centrale, nous venions de travailler avec Daniel Jeanneteau sur Ciseau, papier, caillou de Daniel Keene, auteur australien monté aujourd’hui dans le monde entier. La Centrale m’a paru tout de suite être proche de cet univers-là : écriture du retrait, large place pour le silence, figures taillées dans la pierre, paroles données à ceux qui ne l’ont généralement pas, immense dignité, creusant une sorte de métaphysique de notre monde sans dieu...

Mais on ne peut réduire l’écriture de Virginie à La Centrale, je viens de lire Le Crachoir et le voisinage serait plus avec les écrivains italiens contemporains, tels Mimmo Borrelli ou  Ascanio Celestini,  qui fouillent et réinventent des langues et parlers populaires, et passent la mythologie de la Famille aux rayons X d’un art tout à fait brut et charnel. Cette puissance de métamorphose dans le travail de Virginie est en tout cas absolument singulière et je ne lui trouve pas d’équivalent parmi les autres jeunes écrivains français.

C’est une réponse très subjective… Mais que j’assume, avec un bémol cependant, car je citerai aussi l’œuvre d’Adeline Olivier, autre jeune femme écrivain de théâtre, autre voix solitaire, qui fut aussi actrice, que j’admire infiniment.

S.D. Pour vous qui travaillez sur un plateau, le fait que Virginie Barreteau ait une formation de comédienne est-il déterminant dans son écriture ? Percevez-vous des traces de cette pratique artistique dans son écriture ?

M.-C. Soma. Je crois que oui, du moins je veux bien le voir ainsi. Les notions de souffle, de rythme, d’intensité que l’on trouve dans les textes de Virginie sont pour moi liées  sa vocation initiale de comédienne, à sa fréquentation du « dire », à son savoir secret du corps comme instrument (et bien sûr je repense à Machine que je viens de lire).

Dans son expression littéraire, il y a la connaissance que pour faire théâtre, le tissu du texte doit être suffisamment « troué », « aéré », pour que d’autres imaginaires, et en premier lieu celui des acteurs, s’y glissent et s’y développent. Ses textes ne sont pas des œuvres où tout est dit, définitivement, avec un message sémantique clos, ils respirent avec ceux qui les incarnent.

L’organicité de certains textes de Virginie me semble directement liée à son expérience du plateau ; il me semble qu’elle sait que le texte en sait plus que l’auteur, que d’autres vont découvrir ce qu’il contient.

S.D. Quel regard de metteur en scène portez-vous sur ce théâtre ? Il témoigne, à mon sens, d’une forte picturalité, notamment manifeste dans le prologue de La Geste des endormis par une référence au vitrail. Cette picturalité constitue-t-elle pour le metteur en scène un atout ou un handicap, quelque chose qui peut engager la mise en scène ou au contraire la freiner ?

M.-C. Soma. Cette question me plaît beaucoup car elle interroge directement ce pour quoi j’ai à un moment de ma vie franchi le pas de mon premier métier, la création lumière, à la mise en scène. Lorsque j’ai rencontré Virginie pour la première fois, elle m’a parlé de la photographie qui était à l’origine de l’écriture de La Centrale.

Cette picturalité dont vous parlez est pour moi tout sauf un frein, la convocation d’une image, la vision du vitrail que vous évoquez pour La Geste des Endormis, les photographies de Martin Parr pour Plage, tout cela constitue une sorte de réservoir imaginaire à partir duquel construire, développer un langage scénique. Partager quelque chose de sensible, au-delà des mots, avec un auteur, est peut-être ce qui me donne envie de porter une écriture à la scène.

Avoir en commun une image, muette, énigmatique, archaïque ou contemporaine, c’est un peu le début du dialogue, l’horizon sur lequel va se dessiner l’univers théâtral.

Là encore, Virginie offre différents dispositifs, très ouverts, chacun adapté au texte qu’elle écrit, elle ne recourt pas au décor de façon traditionnelle, elle n’est pas descriptive, mais suggestive, et laisse beaucoup de liberté. Son rapport à l’espace me  semble là encore très lié à sa connaissance du plateau, les rapports entre les corps, la densité et le type des présences, les sensations (il y en a beaucoup dans ses textes : la chaleur dans Plage, l’obscurité et la flamme vacillante dans La Centrale, l’humidité, le gel, dans Hinterland et La Geste des Endormis…), tout concourt à l’apparition d’un monde qui « tient debout » non pas uniquement par le sens mais par tous les aspects sensibles qui forment l’en commun des êtres humains.

S.D. Ce théâtre sonde par ailleurs différents possibles de la scène : que l’on pense au dispositif très sommaire de Plage – deux personnages posés dans un décor de carton-pâte représentant une plage artificielle – ou, à l’inverse, au dispositif plus complexe d’Hinterland, pièce construite autour de la traversée d’un paysage par différents personnages. Affronter ces différents possibles est-il stimulant pour un metteur en scène ? Y a-t-il une pièce en particulier de Virginie Barreteau dont vous aimeriez tenter la mise en scène ?

M.-C. Soma. Oui, je pense que ces traversées de « possibles » sont stimulantes pour un metteur en scène, ce sont des défis lancés par un individu à la communauté, mais des défis généreux.

Et pour répondre à votre dernière question, j’aurai aimé travailler sur La Mort d’Anju, texte qui par son ampleur, met justement la notion de défi au centre de son projet.

Nous avions imaginé avec Michel Cerda une forme pour faire entendre ce texte, tout au long d’une journée, en épisodes, dans différents lieux d’une ville, le plus souvent en extérieur pour essayer de retrouver le goût de l’épique, du théâtre documentaire, et en même temps être au diapason de cette femme et de ses enfants qui rejouent tout au long de leur voyage une sorte de légende. Inventer un voyage dans les friches industrielles de chez nous, une autre façon d’écouter, de représenter, dépouillée de tout pittoresque, une odyssée réduite à l’os.

Ce projet ne s’est finalement pas fait, mais je garde la conviction de sa richesse potentielle dans ce contexte « non protégé ».

Pour citer ce document

Marie-Christine Soma, «Sonder « le mystère Virginie Barreteau »», Agôn [En ligne], Portraits, Virginie Barreteau, mis à jour le : 21/02/2013, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=2550.

Quelques mots à propos de :  Marie-Christine  Soma

Metteur en scène (Les Vagues, 2010), Marie-Christine Soma est responsable du Comité des Lecteurs du Studio-Théâtre de Vitry. C’est notamment à ce titre qu’elle prend la parole dans ce portrait consacré à Virginie Barreteau.