de Ferdinand Bruckner, mise en scène de Richard Brunel " href="index.php?page=backend&format=rss&ident=2561" />
Aller à la navigation  |  Aller au contenu

Saison 2012-2013

caroline châtelet

Les Criminels de Ferdinand Bruckner, mise en scène de Richard Brunel

La volonté du visible

1« Nous considérons les choses de l'extérieur, et notre erreur est là. Nous accordons à un verdict une valeur morale, officielle. Or la morale s'applique à la vie, alors qu'un verdict, une condamnation, dépendent d'un tout autre contexte, le contexte de la justice. C'est un contexte en soi. Un monde à des années-lumière de la vie, fermé sur lui-même, pétrifié depuis des siècles. » Lorsque à la fin du troisième acte des Criminels le personnage de Kummerer dit cela, il prend acte du divorce consommé entre la justice et les citoyens et décide de se replier sur ses écrits. Bientôt, il sera interrompu par trois hommes venus le chercher. Mais pour l'heure, le jeune étudiant en philosophie dont la fiancée Olga a été jeté en prison pour infanticide après avoir été sommairement jugée, est encore seul. Sa position d'isolement – debout dans une quasi-obscurité il est penché sur son ordinateur – est renforcée par son visage grimé de blanc, ainsi que par une lumière venant accentuer celle émise par l'écran d'ordinateur, poursuite soulignant plus qu'elle ne révèle son teint blafard. Une image finale qui suffit à saisir le geste de mise en scène de Richard Brunel. Car créant cette pièce, qui raconte avec précision la confrontation des différents habitants d'un immeuble dans l'Allemagne des années vingt à une implacable machine judiciaire, le directeur de la Comédie de Valence opte pour un surlignement permanent. Un geste d'obscénité entendue comme « visibilité totale des choses 1 », pour reprendre la définition que donne Jean Baudrillard de ce terme.

2Appliquée au théâtre, cette obscénité prend les allures d'un volontarisme dramaturgique, dont l'objectif affiché est de dire tout au long du spectacle au spectateur ce qu'il doit voir2. Ainsi, dès la fin du premier acte, le cadavre de Kudelka, la tenancière de bar assassinée par Ernestine (jalouse que celle-ci la trompe avec son compagnon) apparaît. Le meurtre commis à l'abri de nos regards mais parfaitement signifié est ici redit ostensiblement et l'exposition du cadavre confine alors au comique. Idem pour l'interprétation et lorsque, par exemple, Olga apprend qu'Ernestine n'adoptera pas l'enfant qu'elle porte, son effroi suscite le rire plutôt que l'empathie tant il est marqué. Même le dispositif scénographique du premier acte, qui représente l'immeuble et ses étages à l'horizontal par des cercles concentriques, rate son effet. Et quoique très séduisante, cette scénographie tournant sans cesse accompagnée d'une musique expressive – artifices censés souligner l'implacabilité du destin – écrase parfois plus qu'elle ne rythme l'ensemble du propos. Traduisant le souci pour le metteur en scène d'apporter « aux spectateurs la clef de la scène et son interprétation sur un même plateau 3 », cette accentuation à tout crin alourdit la narration. Dans ce théâtre sans interstices ni ambiguïtés, le spectateur n'a d'autres choix de suivre le chemin balisé, sans espoir d'y faire le sien.

3Devant cette proposition certes maîtrisée mais par trop univoque, demeure, outre le plaisir d'une distribution alléchante, l'intérêt de découvrir une pièce brillante. Qui, écrite en 1928, raconte autant le divorce consommé entre une institution judiciaire et ses bénéficiaires qu'elle annonce les chaos à venir. Et en exposant avec acuité et méthodisme les ravages d'une justice dont les enjeux se situent à mille lieux de la réalité (et de la misère sociale) de ses citoyens, Les Criminels aborde la question, elle, toujours d'actualité, d'une alternative possible face à l'aveuglement d'institutions oublieuses du bien commun.

Notes

1  Jean Baudrillard, Mots de passe, Paris, Le Livre de Poche, coll. « Biblio Essais », 2004, p. 36.

2  La notion d'obscénité et de dramaturgie est développée dans De quoi la dramaturgie est-elle le nom ? Lexique sur la dramaturgie (titre provisoire), ouvrage collectif rédigé par l'équipe d'Agôn, à paraître (bientôt ! !).

3 « (…) l’intermédiaire esthétique – en tant qu’espace de doute et d’interlocution – se voit dénié toute existence et toute valeur (on voudrait passer sans procès de l’effet à la cause) : « Ce que le spectateur doit voir est ce que le metteur en scène lui fait voir », écrit Jacques Rancière dans Le Spectateur émancipé qui rappelle plus loin que la performance « n’est pas la transmission du savoir ou du souffle de l’artiste au spectateur. Elle est cette troisième chose dont aucun n’est propriétaire, dont aucun ne possède le sens, qui se tient entre eux, écartant toute transmission à l’identique, toute identité de la cause et de l’effet [2] . », Barbara Métais-Chastanier, De quoi la dramaturgie est-elle le nom ? Lexique sur la dramaturgie (titre provisoire), Ibid.

Pour citer ce document

caroline châtelet, «Les Criminels de Ferdinand Bruckner, mise en scène de Richard Brunel», Agôn [En ligne], Critiques, Saison 2012-2013, mis à jour le : 17/12/2015, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=2561.