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Saison 2012-2013

Alice Carré

Jeux de cartes 1 : Pique

Robert Lepage et Las Vegas : la puissance d’un mirage

1 Exubérante et grandiose comme la tentaculaire Las Vegas, Jeux de cartes 1 : Pique est le premier volet d’une tétralogie qui explore la société contemporaine à travers l’imaginaire lié aux couleurs du jeu de cartes. Avec le pique, Robert Lepage prend l’univers du casino comme décor, le bruit frénétique du froissement des billets et des jetons qui crépitent, les enseignes lumineuses qui palpitent, l’agitation intérieure qui envahit le joueur. Cherchant à explorer l’univers guerrier, il le met en parallèle avec celui du jeu et du capitalisme effréné, comme le revers d’une même médaille. Des valeurs viriles finalement pas si lointaines des rapports de domination divers (sexuels, hiérarchiques et économiques), ainsi qu’une aliénation de tous à un système implacable mais absurde semble relier la guerre (plus particulièrement en Irak) et la société de l’argent. Deux cités perdues en plein désert se trouvent mises en relation par le spectacle : Las Vegas le paradis de l’argent, et Bagdad, bombardée par les États-Unis en 2003 au moment où se déroule l’intrigue. La saga de la compagnie Ex Machina se propose donc d’explorer les rapports complexes, conflictuels mais aussi fructueux entre la société occidentale et la culture arabe. Ces éléments de sens, semés comme les miettes du Petit Poucet dans une dramaturgie fragmentée à l’image des diverses combinatoires d’un jeu de cartes, semblent toutefois ne dresser qu’une simple toile de fond et ne creusent pas suffisamment subtilement la dénonciation d’une société capitaliste et guerrière.

Image non disponible

© Erick Labbé

2Une fresque humaine jalonne donc le spectacle, de la femme de chambre clandestine, aux soldats s’entraînant pour une mission en Irak dans le désert proche de Las Vegas, au jeune couple qui échange ses vœux de mariage devant Elvis (I promise to love her tender, I promise to never step on his blue suede shoes…), au producteur accroc au jeu en voyage d’affaires. Leurs histoires s’enchevêtrent avec quelques moments savoureux, drôles, percutants, mais qui aussi parfois tirent en longueur et deviennent lassantes. C’est peut-être le propre de cette mise en scène très liée à son dispositif circulaire de céder au mirage et à ses propres images. Cercle concentrique dont la partie extérieure est tournante, vaste arène percée de trappes en tous sens, cette machinerie ne cessant de se déployer pour se prêter à tous les jeux d’illusion se maintient dans un propos lâche et ouvert, au point de sembler parfois vague.

3Certes, ce déploiement visuel, cette débauche d’écrans et d’enseignes clignotantes est fidèle à l’image d’Épinal de Las Vegas, miroir aux alouettes où tous se perdent (dans cet hôtel de standing on ne peut ouvrir les fenêtres, de peur que les clients se jettent du haut des gratte-ciel une fois ruinés). Les acteurs n’entrent jamais latéralement, mais sortent du sol, comme s’ils venaient d’un enfer brillant et attirant et s’y ré-engouffraient à loisir. L’esthétique emprunte nombre de ses procédés au cinéma, notamment le traitement de l’univers sonore et l’utilisation des micros qui amplifient les voix des comédiens, rendant leur présence plus ambiguë. Certains tableaux, comme celui d’une nappe de fumée rouge, happée par le dôme surplombant le plateau, semblent tout droit sortis d’un film hollywoodien, venant renforcer le règne de l’image et la fascination qu’elle dégage.Il n’en reste pas moins que le propos semble parfois lui aussi happé par cette mise en scène concentrique. Englouti dans une narration séduisante et dans un jeu habile, celui-ci sacrifie parfois la profondeur qu’il pourrait acquérir au profit d’une forme absolument maîtrisée.  

4Théâtre de l’Odéon, Ateliers Berthier, du 19 mars au 14 avril,

5Renseignements : www.theatre-odeon.eu, 01 44 85 40 40

6En français, anglais et espagnol surtitré

Pour citer ce document

Alice Carré, «Jeux de cartes 1 : Pique», Agôn [En ligne], Critiques, Saison 2012-2013, mis à jour le : 17/12/2015, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=2566.