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On arrête de se calmer – Regards croisés 2013 (Troisième Bureau, Grenoble)

Laura Tirandaz

« Chercher de nouvelles voix »

Entretien avec Sylvain Diaz – Lyon, 15 avril 2013

Sylvain Diaz. En tant qu'auteur associé à cette nouvelle édition du festival Regards croisés, pourriez-vous nous présenter Troisième Bureau : qui compose ce comité ? Comment travaille-t-il ?

Laura Tirandaz. Le comité Troisième Bureau est composé à la fois de comédiens, de metteurs en scène, d'universitaires, d'auteurs... Nous sommes ainsi attentifs, de manière différente mais ensemble, à l'émergence de nouvelles écritures, en provenance notamment d'autres pays d'Europe. Nous nous réunissons une fois par mois pour discuter des textes qui nous sont soumis et choisirceux qui seront présentés au mois de mai lors du festival Regards croisés. Si auparavant la sélection s'établissait autour d'un axe thématique, c'est désormais moins le cas.  

S.D. Comment les textes qui sont mis en lecture lors du festival sont choisis ? Sur le mode du coup de cœur ?

L.T. Pas seulement. Ce qui est décisif dans un texte, c'est la manière dont il fait débat (parfois au sein même du comité) tout en déployant une langue exigeante. Les œuvres présentées cette année lors du festival sont assez diverses. Certains textes explorent par exemple de nouvelles formes dramatiques, comme l'écriture chorale de Nicoleta Esinencu dans Antidote (2009).

S.D. Dans la sélection de cette année, y a-t-il un texte qui retient particulièrement votre attention ?

L.T. Chaque texte possède ses qualités et développe un univers singulier. Certains auteurs – invités cette année – avaient proposé d'autres textes qui nous avaient marqués, comme Invasion ! (2008) de Jonas Hassen Khemiri ou Singapour (2009) de Pau Miro. Cette année, ils sont invités avec d'autres textes. Pau Miro propose par exemple sa trilogie des fables urbaines (Buffles, Lions, Girafes, 2008-2009). La première pièce, Buffles, nous donne à entendre une fratrie de buffles dont les parents tiennent une blanchisserie. Cette confusion entre l'homme et l'animal déclenche une sorte de trouble, une certaine étrangeté. Pau Miro dévoile les rapports de force au sein d'une famille tandis  que plane le mystère de la mort de l'un d'entre eux. Les survivants racontent cette histoire-là, se contredisent parfois, reviennent sur des détails tandis que la menace des prédateurs sourde au-dehors. Ce texte nous a intrigué car il était lié à cette forme particulière qu'est la fable. En effet, on pourrait attendre une morale – La Fontaine nous y a habitué – mais ici, la morale ou la « bonne sagesse » semble en suspens – comme avalée par ces zones où des lions errent en quête d'un repas.

S.D. Vous disiez qu'il n'y avait pas de thématique pour cette nouvelle édition du festival Regards croisés. Bernard Garnier nous disait que de toutes façons, les années précédentes non plus. La question, le mot d'ordre qui apparaissait sur l'affiche et le programme n'était jamais vraiment une thématique mais constituait plutôt un point de débat. De toute façon, il est salutaire de se dire que toutes ces écritures ne parlent pas d'une même voix de la même chose. Il y a une vraie diversité.

L.T. Leur seul point de rencontre, c'est qu'elles sont contemporaines, quoiqu'elles se déploient dans des contextes très différents. Par exemple, la pièce de Hakim Bah se déroule en Guinée-Conakry, et la pièce de Nicoleta Esinencu a été jouée à l'occasion d'une manifestation intitulée After the fall relative à la chute du mur de Berlin en lien avec l'effondrement du bloc soviétique. Je trouve intéressant de découvrir la beauté d'un texte, toute sa poésie, au-delà de ce contexte-là ou peut-être grâce à ce contexte-là parce que le texte nous permet de le découvrir ou bien de l'envisager sous un autre angle.

S.D. Ce qui fait donc l'intérêt de ces textes comme le dit Magali Mougel qui file alors la métaphore des lucioles déployée par Georges Didi-Huberman, c'est qu'ils ont vocation à « éclairer l'époque ».

L.T. Oui. Éclairer ou bien on pourrait dire qu'il s'agit de révéler les interstices lumineux. Il n'est pas question de dissiper l'obscurité et d'aplanir l'image sous un faisceau aveuglant. Ce qui m'intéresse dans le texte de Pau Miro par exemple, c'est la brève éclaircie qu'il opère.

S.D. Tout en entretenant une part d'ombre.

L.T. Mais sans qu'il y ait cette espèce de petite coquetterie qu'on peut avoir parfois en croyant qu'en n'étant pas intelligible, on raconte quelque chose de troublant. Il s'agit plutôt d'une certaine manière sensible – voire sensuelle –  de raconter le monde.

S.D. S'il n'y a pas de thématique, il y a quand même des questions qui vont être au centre de cette nouvelle édition du festival. Une question, posée l'an passé à Olivier Neveux et de nouveau à l'honneur cette année, est : « de quels théâtres avons-nous besoin aujourd'hui ? ». Les écritures qui sont au programme cette année, ce sont des écritures dont nous avons besoin ?

L.T. À cette question que lui posait Magali Mougel l'an passé, Olivier Neveux commençait par répondre par deux questions : est-ce qu'on a besoin du théâtre aujourd'hui ? et qui est ce « nous » qui parle ? En d'autres termes, avec qui avons-nous envie d'être rassemblé ? avec qui ne voulons-nous pas nous rassembler, préférant alors le désaccord ? Cette question reste complexe et engage des enjeux majeurs et il est difficile d'y apporter une réponse. Ce qui me semble assez beau dans le projet de Troisième Bureau, c'est la vitalité qu'il y a à chercher de nouvelles voix. Savoir qu'aujourd'hui, le 15 avril 2013, des auteurs sont en train d'écrire des textes qui pourront nous parvenir et être disponible pour les recueillir.

S.D. Une autre question sous-jacente à cette édition est empruntée à Koltès : « Comment voulez-vous que les auteurs soient meilleurs si on ne leur demande rien ? ».

L.T. Cette question est extraite d'un entretien très beau – mais très angoissant parce que c'est effrayant de se dire que la même question revient, presque 30 ans après, exactement formulée de la même manière.

La question que pose Koltès est présente dans le projet même de Troisième Bureau et, au-delà, de toutes les structures qui promeuvent les écritures contemporaines, qui défendent l'idée qu'il y a des œuvres de qualité qui s'écrivent encore aujourd'hui. En effet, même s'il existe un patrimoine, même si on l'admire, même s'il est d'une beauté incroyable, même s'il traverse le temps, il y a quand même nécessité à lire ce qu'aujourd'hui des auteurs écrivent.

S.D. La vocation, la mission du Troisième Bureau n'est donc pas forcément d'apporter une réponse à la question de Koltès mais au moins de réitérer la question, de la mettre en valeur.

L.T. Effectivement. Il s'agit d'espérer qu'en reposant cette question, il y ait une mobilisation autour de cette nécessité-là afin de trouver de nouvelles voix, d'être à leur écoute. Cela suppose de faire tout à la fois preuve de sensibilité et de bienveillance.

Pour citer ce document

Laura Tirandaz, «« Chercher de nouvelles voix »», Agôn [En ligne], Portraits, On arrête de se calmer – Regards croisés 2013 (Troisième Bureau, Grenoble), mis à jour le : 10/05/2013, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=2571.