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Gilles Granouillet

Thierry Blanc

Gilles Granouillet : un théâtre qui « réenchante le monde »

Entretien avec Sylvain Diaz – Grenoble, 30 avril 2013

Sylvain Diaz. Pouvez-vous présenter en quelques mots la pièce de Gilles Granouillet, Hermann (2011), dont vous allez diriger la mise en lecture ?

Thierry Blanc. C’est l’histoire d’un homme – Hermann – qui part à la recherche d’une femme – Olia – qu’il a connue. C’est une quête amoureuse : comment un amour qu’on a abandonné à un moment peut retransformer le cours d’une vie ? Mais à cause de pertes de mémoire dues à la maladie d’Alzheimer ou autre, les histoires se tissent et se recroisent. C’est donc un jeu de piste très difficile à résumer. Pour moi, l’intérêt de cette pièce, c’est qu’elle n’est pas résumable. Elle est à lire et à entendre.

S.D. Pourquoi ce texte a-t-il été sélectionné par le comité Troisième bureau pour le festival Regards croisés ?

T.B. Cela fait plusieurs années qu’on travaille avec Gilles Granouillet. On a lu plusieurs de ses textes, mais pas dans le cadre du festival Regards croisés, si ma mémoire est bonne. On a donc décidé de l’inviter pour cette nouvelle édition. Hermann, sa dernière pièce, a fait l’unanimité parce qu’il s’agit d’une très belle histoire. C’est l’intérêt premier de ce texte : c’est une très belle histoire. On est complètement captivés par cette histoire originale, singulière.

S.D. Est-ce la force de cette histoire qui fait la singularité d’Hermann parmi les autres textes sélectionnés ?

T.B. Cette pièce parle d’abord d’une histoire d’amour. Mais son moteur dramaturgique, c’est la maladie des différents personnages – de Hermann et de Olia notamment, qui sont tous deux atteints de pertes de mémoire.

La très grande force de Gilles Granouillet, c’est qu’il a utilisé ce thème de la maladie d’Alzheimer qui apparaît en filigrane, pour vraiment explorer une histoire et des champs possibles pour ses personnages. Il n’attaque pas de manière frontale. Il ne dit pas : « Je vais écrire quelque chose sur la maladie d’Alzheimer ». Personnellement, je m’en fous ! Pour moi,ce n’est pas le rôle du poète, ce n’est pas le rôle de l’auteur de théâtre. Ce qui m’intéresse, c’est que l’auteur de théâtre, le poète, me montre quelque chose que je n’aurais pas vu moi-même. Ce qui m’intéresse, c’est qu’il décale mon regard sur ce problème – en l’occurrence, celui de la maladie d’Alzheimer ; qu’il me montre comment j’ai peut-être loupé quelque chose dans tout ce que je lis, dans tout ce que j’entends, dans tout ce que je vois. Je dirais que ce qui est frontal est plutôt lié à la médecine, aux accompagnants, aux soignants : eux peuvent être frontaux. Dans un documentaire on peut être frontal. S’il est frontal, le théâtre est souvent vite ennuyeux, voire il se casse la gueule, et pire, il passe à côté de son affaire. Lorsqu’une pièce se laisse simplement traverser par un thème, mais qu’elle n’est pas frontalement dans le thème, c’est souvent que c’est réussi. Parce qu’on « évoque » le thème, mais en même temps le thème n’est là que pour révéler des personnages. C’est ce qui est pour moi la force du théâtre : l’évocation. Et Gilles Granouillet dans Hermann, réussit une belle évocation de la maladie d’Alzheimer à travers des personnages qui peuvent nous toucher.

Et en même temps, ça nous éclaire aussi sur cette maladie parce que – notamment à la fin – on se rend compte que Hermann, atteint par des pertes de mémoire, n’a pas vieilli, que le temps, à partir du moment où il a commencé à oublier, n’est pas passé sur lui. C’est donc totalement irrationnel. Mais, au fond, on s’en fout parce que par ce biais-là, Gilles Granouillet nous montre l’exact endroit où la science aujourd’hui s’arrête, là où la connaissance s’arrête sur toutes ces maladies. Par le biais de ce personnage qui a cessé de vieillir et qui continue de chercher cette femme qu’il a perdue à un moment de sa vie, l’auteur nous fait toucher le mystère de la maladie. Il arrive à nous faire ressentir ce mystère de l’impossible, de ce qu’on ne sait pas.

Une autre des raisons pour lesquelles j’ai souhaité m’attacher au texte de Gilles Granouillet est que je suis moi-même touché par la maladie d’Alzheimer par une proche. Ça ne m’intéresse pas de voir des choses proches de la réalité : j’en ai dans mon quotidien tout le temps. Ce que m’a apporté cette pièce à moi qui suis touché par cette maladie, c’est comment ça me repoétise la maladie, comment ça me repoétise la relation qu’on peut avoir au malade, comment ça me réenchante le monde, comment ça me rend moins douloureuses certaines choses. Ça m’ouvre des perspectives et des pensées. Ça me permet de tisser une relation avec ces morceaux de mémoire qui s’en vont, de tisser une relation avec quelqu’un. Ce n’est pas rien qu’un auteur puisse arriver à faire ça, je trouve.

S.D. Pour la deuxième année, va être posée la question, au cours du festival Regards croisés : « de quels théâtres avons-nous besoin aujourd’hui ? ». Le théâtre de Gilles Granouillet est-il un théâtre dont nous avons besoin aujourd’hui parce qu’il nous permet de toucher d’une autre manière à ces questions, qu’il nous permet d’approcher ce mystère, comme vous le disiez ?

T.B. Oui, c’est tout à fait le cas. Et ce n’est pas seulement valable pour cette pièce de Gilles Granouillet. Dans Vesna, il utilise la catastrophe de Tchernobyl pour nous montrer l’état de quelques personnages qui vont tisser une histoire sous nos yeux. Tchernobyl est en toile de fond, elle est très importante, mais ce n’est pas la chose principale. Il l’utilise comme un moteur. De même pour Ma mère qui chantait sur un phare, on pourrait dire, si on voulait parler rapidement de cette pièce, que c’est une pièce sur l’enfance blessée. Mais en fait, c’est beaucoup plus complexe que ça. À chaque fois, le problème de société dont s’empare Gilles Granouillet est utilisé comme un moteur, non comme une thèse. C’est pourquoi il apparaît toujours en filigrane. Ça nourrit les personnages, ça nourrit les relations. Ça permet de complexifier les relations entre les personnages, ça permet de complexifier les situations. Attention, je dis bien complexifier et non pas rendre plus compliqué, ce qui est très différent. Chez Gilles Granouillet, les relations entre les personnages sont souvent complexes, mais pas compliquées. Dans Hermann, il y a des relations extrêmement denses, extrêmement complexes entre les personnages. Il y a des choses qu’on découvre au fur et à mesure qu’on lit, qui nous surprennent. C’est très fort...

S.D. Il y a aussi quelque chose de complexe dans cette pièce, c’est la construction temporelle avec un entremêlement du passé et du présent.

T.B. Ce biais-là, à mon sens, nous permet de jouer sur les strates de l’indicible. Le temps qui bascule, qui revient. Et même si parfois Gilles Granouillet nous perd un peu, ça n’est pas grave. Parce que par le biais du temps qui passe sur tous les personnages, mais qui ne passe plus sur Hermann, il nous fait toucher à l’indicible de la mémoire.

Pour citer ce document

Thierry Blanc, «Gilles Granouillet : un théâtre qui « réenchante le monde »», Agôn [En ligne], Portraits, On arrête de se calmer – Regards croisés 2013 (Troisième Bureau, Grenoble), Gilles Granouillet, mis à jour le : 10/05/2013, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=2574.