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On arrête de se calmer – Regards croisés 2013 (Troisième Bureau, Grenoble)

Magali Mougel

Cheminer aux marges

Plus que de raison, il semble normal de prêter de l’attention à ce qui fait histoire, à ce qui relève de l’ordre du spectaculaire, à ce que le monde qui nous entoure choisit de mettre de façon unanime sous les projecteurs. Comme des pies, nous sommes attirés par le clinquant d’un papier doré et nous prenons goût à ce qui relève d’une immédiate perceptibilité. Or, nous oublions que le monde n’est pas uniquement composé de parties (sur)éclairées ; il y a tout ce qui relève du domaine de l’ombre et que nous omettons par conséquent, non par faiblesse ni paresse, mais par habitude de regarder.

Nous ne vivons pas dans un monde, mais entre deux mondes au moins. Le premier est inondé de lumière, le second traversé de lueurs. Au centre de la lumière, nous fait-on croire, s’agitent ceux que l’on appelle aujourd’hui, par cruelle et hollywoodienne antiphrase, les quelques people, autrement dit les stars – les étoiles, on le sait, portent des noms de divinités – sur lesquelles nous regorgeons d’informations le plus souvent inutiles. Poudre aux yeux qui fait système avec la gloire efficace du « règne » : elle ne nous demande qu’une seule chose, et c’est de l’acclamer unanimement. 1

Aussi, l’objet du théâtre est de cheminer aux marges : de nous apprendre, à nous spectateurs et lecteurs, à étendre nos capacités de perception, à voir ce qui n’est pas montré, à entendre ce qui n’est pas audible.

Aux marges, c’est-à-dire à travers un territoire infiniment plus étendu, cheminent d’innombrables peuples [-lucioles] sur lesquels nous en savons trop peu, donc pour lesquels une contre-information apparaît toujours plus nécessaire. 2

Il est temps d’adopter une autre façon de regarder le monde. De réinventer un partage du sensible. De porter de l’intérêt à ce qui semble sans histoire. De revenir à ce qui est sorti de notre champ de vision et que l’on croyait disparu. Et de demander si le travail d’un intellectuel n’est pas de traquer les petites lumières de vie, si ténues fussent-elles.

À l’image des lucioles que nous pensons écrasées et anéanties, les dramaturgies que nous présentons à Regards croisés sont comme autant de trouées de lumière qui éclairent l’époque.

Chacun-e des auteur-e-s que nous avons choisi d’accueillir cette année pour cette 13ème édition fonde son écriture à cet endroit d’exigence : faire parler les émeutes que l’on croit silencieuses, les trous que l’on pensait vides, les pages que l’on voyait blanches. Chacun des textes qui sera lu prouve qu’un grouillement de vie et de pensées qui se fait aux marges des imageries toutes faites, continue à s’écrire avec des traits n’ayant pas peur de dépasser les cadres. Ces textes ne changeront peut-être rien au cours des choses, mais envisageons-les comme autant de menaces et de renversements possibles du monde qui nous entoure.

Un jour, les lucioles deviendront termites.

En attendant, souriez, cette année, on arrête de se calmer.

Notes

1  Georges Didi-Huberman, Survivance des lucioles, Paris, Éditions de Minuit, 2009, pp. 133-134.

2  Id.

Pour citer ce document

Magali Mougel, «Cheminer aux marges», Agôn [En ligne], Portraits, On arrête de se calmer – Regards croisés 2013 (Troisième Bureau, Grenoble), mis à jour le : 10/05/2013, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=2576.