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Christian Lollike

Sylvie Jobert

« Le corps, champ de la lutte »

Entretien réalisé par Aurélie Coulon – 25 avril 2013

La Vie normale (extrait)

A
Ce ne sont ni la STASI INTÉRIEURE, ni les terroristes qui ont tué ta vie privée. C’est le capitalisme.
C
Ne prononce pas ce mot.
A
Quoi?
C
Le mot que tu viens de prononcer.
A
Capitalisme?
C
Quand j’entends ce mot, je me sens tout de suite parachutée dans un camp d’entraînement marxiste. Un camp où on forme des humanistes gentils, prévenants,
consciencieux et soucieux qui se repentent de faire partie de quelque chose dont ils ne peuvent sortir.
A
Alors quel mot?
C
Un autre.
B
Mais tu n’es rien d’autre qu’un profil de consommateur qui circule entre les entreprises. Dans la conscience même de l’enregistrement et de la classification permanents de ton
comportement. Parce qu’ils savent toujours où tu es, et qu’ils peuvent, où que tu sois, t’envoyer une proposition sur-mesure. C’est à cause de ça que tu te sens traquée.
A
Tu veux dire que les mecs de la STASI INTÉRIEURE sont en moi, qu’ils me voient en live?
C
Oui, et de temps en temps, la STASI INTÉRIEURE te laisse regarder. Et là ils se servent de ton regard intime comme surface de projection.
B
…Alors cette caméra dans la chaussure, là, c’est la STASI INTÉRIEURE.
A
IL N’Y A PAS DE CAMÉRA DANS CETTE CHAUSSURE.
C
La STASI INTÉRIEURE a installé une caméra de vidéo-surveillance à l’intérieur de nous, et elle tourne en permanence.
B
Dans quel but?
C
La mission la plus noble de la STASI INTÉRIEURE est de nous faire prendre soin de nous-mêmes, et c’est pourquoi la STASI INTÉRIEURE nous ouvrira toujours les yeux sur
les dangers potentiels afin de pouvoir les éloigner par des mesures de sécurité. C’est pourquoi on surveille tout ce qui peut constituer un danger potentiel.
A
JE REFUSE DE PRÊTER L’OREILLE A CETTE PARANOÏA INTRASTASIQUE.
B
Je suis désolé, mais il y a une caméra dans cette chaussure.
C
Je croyais qu’on devait raconter une histoire tout à fait ordinaire.
Ils ressortent et remettent en scène une histoire.

(Traduction de Catherine Lise Dubost)

Entretien

Aurélie Coulon. Vous êtes comédienne et vous faites partie de Troisième bureau. Qu’est-ce qui vous a donné envie de rejoindre le collectif, et en quoi est-ce que cela nourrit votre pratique ?

Sylvie Jobert. Cela fait treize ans que je fais partie de Troisième bureau. J’avais assisté à des lectures, puis on m’a proposé de participer à l’édition 2001 du festival, consacrée au théâtre autrichien, et l’année suivante j’ai rejoint le comité de lecture. C’est un exercice très stimulant : on découvre des auteurs contemporains, mais aussi des pays. Au début, chaque édition du festival était consacrée à un pays différent puis nous avons choisi de fonctionner par thématiques ; quoi qu’il en soit, cela reste un voyage culturel formidable. De plus, il est toujours intéressant d’avoir à donner un premier avis sur une pièce : cela oblige à clarifier sa grille de lecture et à se donner des outils d’analyse. Je trouve très bien que l’on demande à des comédiens d’être intelligents : le cliché selon lequel ils doivent être avant tout des « natures sensibles » reste très présent, or je crois que la sensibilité passe aussi par l’intelligence. Au fil des années, le fait de mettre en lecture des textes en peu de temps apprend aussi à avoir une lecture dramaturgique plus rapide et cohérente, on apprend vite à voir les enjeux, la construction : c’est très stimulant et bienfaisant pour notre pratique de comédiens.

A.C. Pourriez-vous présenter Christian Lollike en quelques mots ?

S.J. Il est né en 1973, et c’est l’auteur danois le plus joué à l’étranger. Il a fait des études de philosophie en parallèle de son parcours d’écrivain. Patrick Pineau avait mis en lecture une de ses pièces, Chef-d’œuvre, il y a quelques années, et Simon Delétang a mis en scène Angoisse cosmique en 2011. À Troisième bureau nous avons lu trois pièces de lui, Service suicide, Chef-d’œuvre et La Vie normale. La Vie normale a retenu notre attention et je me suis proposée pour la mettre en lecture1.

A.C. Selon vous, qu’est-ce qui fait la singularité de cette pièce ?

S.J. Trois personnages, A, B et C, discutent. De vie et de politique. D’angoisse. Un peu comme si les clowns existentiels de Godot se mettaient à parler société. De façon assez obsessionnelle. Le sous-titre de la pièce est « Le corps, champ de la lutte » et je trouve que cela pointe bien la thématique centrale de La Vie normale : tout tourne autour de l’image du corps et de ce qu’elle véhicule aujourd’hui. Il est question d’esthétique, d’hygiène, de sécurité, de diététique, et donc très vite de maîtrise, d’enfermement,  de concurrence, de l’autre, du danger que constitue la différence. Il est question à la fois de désir de transparence, de tétanie, de rétention et d’impuissance : il s’agit des ravages de la « vie normale ». Ce sont des thèmes assez explorés, bien sûr. Mais ici on est toujours au bord du politiquement correct, c’est une posture extrême qui propose des regards décapants sur des sujets en apparence déjà ressassés. En me renseignant sur le parcours de Christian Lollike j’ai appris qu’il était l’auteur de l’adaptation théâtrale de Dogville, le film de Lars von Trier et ça ne m’a pas étonnée : il est question des mêmes thématiques, de l’oppression consentie, de la question du bouc émissaire. Mais surtout ce texte est un petit bijou de théâtralité. Il est construit sur l’alternance de scènes jouées, assez clownesques dans leur proposition, et de scènes de récits. On est entre le dialogue et la fiction en train de se construire car après chaque séquence les personnages décident de reprendre à zéro, de remettre en scène une autre histoire, et la machine théâtrale se remet en marche. J’ai beaucoup apprécié l’insolence et l’intelligence de la pensée, mais aussi l’intelligence avec laquelle l’objet théâtral est déconstruit et devient un terrain de pure jubilation pour les acteurs et les spectateurs/auditeurs. Ce texte m’a fait énormément rire tout en étant très grinçant et percutant dans sa capacité à débusquer une sorte de langue de bois idéologique : je trouve qu’il y a une grande vitalité dans cette langue. De plus, la chute est très forte: c’est un face à face d’images de femmes – car c’est pour elles que la dictature du corps est la plus prégnante.

A.C. Je voudrais vous poser une question qui a été évoquée lors de la précédente édition du festival : « de quels théâtres avons-nous besoin aujourd’hui » ? Est-ce que l’écriture de Christian Lollike fait partie de ce dont nous avons besoin ?

S.J. Je trouve que son écriture a une vertu dérangeante au bon sens du terme : elle ne joue pas la provocation pour le pur plaisir de provoquer. Par exemple, sa dernière pièce, Manifesto 2083, a fait débat car il y est question du tueur norvégien Anders Behring Breivik, mais je crois que le théâtre de Christian Lollike est nécessaire parce qu’il vient déranger et mettre en question des valeurs bien-pensantes, des clichés.

Notes

1 Mercredi 15 mai à 20h au Théâtre 145.

Pour citer ce document

Sylvie Jobert, «« Le corps, champ de la lutte »», Agôn [En ligne], Portraits, On arrête de se calmer – Regards croisés 2013 (Troisième Bureau, Grenoble), Christian Lollike, mis à jour le : 10/05/2013, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=2581.