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Hakim Bah

Véronique Labeille

Hakim Bah : « Dramaturgie du coup de pied »

Entretien avec Sylvain Diaz – Lyon, 30 avril 2013

Sylvain Diaz. Peux-tu nous présenter la pièce d’Hakim Bah, Le Cadavre dans l’œil (2012), qui sera lue dans le cadre du festival Regards croisés ?

Véronique Labeille. De quoi ça parle ? C’est un jeune garçon qui prend la parole pour raconter son histoire, ses premières années – y compris celle où il était dans le ventre de sa mère. C’est ça qui est très fort dans la pièce : quand le récit commence, le personnage n’est qu’un embryon. Il dit n’être qu’« une goutte de sperme dans le ventre de [sa] mère ». Sa mère est en prison. Elle vit sa grossesse en prison, elle accouche en prison et elle élève un petit garçon en prison pendant plusieurs années. Cet enfermement est très poignant, mais il n'y a nullement de pathos dans la pièce.

C’est une histoire très simple – presque universelle, puisqu'elle peut se passer n'importe où. La pièce se déroule néanmoins dans un contexte bien particulier, celui de la Guinée du début des années 1970 marqué par différents massacres, notamment ceux d’hommes pendus au pont du 8 novembre. Le père du personnage est l’un de ceux-là et le personnage assiste, enfant, sans vraiment le savoir, à sa pendaison. D’où le titre de la pièce : « depuis tout petit je porte un cadavre dans l’œil ».

Cette histoire est traitée sous la forme d’un long monologue, un monologue adressé. C’est d'ailleurs pour cela qu’on est bel et bien au théâtre. Lorsqu’on lit les premières pages, on se demande ce qu’on est en train de lire : c’est une forme assez narrative et finalement l’adresse vient assez rapidement et nous emporte. Tout à coup, le narrateur devient personnage et nous parle, nous raconte une histoire avec un bout de la grande (Histoire) en filigrane.

S.D. La pièce se distingue par son côté très documenté sur l’histoire de la Guinée qui fait que, même si on ne connaît pas le contexte, on n’est pas perdu. Il me semble pourtant que Le Cadavre dans l’œil raconte moins l’histoire de la Guinée que celle de ce jeune garçon. C’est moins une chronique historique qu’une chronique subjective.

V.L. C’est ce qui est assez fort dans cette pièce-là d’Hakim Bah, à la différence d’autres de ses textes à l’écriture peut-être plus gouailleuse, partant dans tous les sens. Pour autant, même si on a par moment des bribes d’histoire, je n’ai pas l’impression que Le Cadavre dans l’œil relève d’une esthétique documentaire, à l’inverse d’Antidote de Nicoletta Esinencu qui sera également lue dans le cadre du festival.

S.D. Pourquoi Le Cadavre dans l’œil a-t-il été sélectionné par le collectif ?

V.L. Cela vient d'une volonté commune avec le CEAD de Montréal. Dans le cadre des rencontres Dramaturgies en dialogues qui ont lieu chaque année à Montréal fin août, le CEAD a axé ses recherches sur les auteurs d’Afrique de l’ouest. Nous avons décidé avec Jessie Mill que nous choisirions ensemble (CEAD/Troisième bureau) un/e auteur/e d’un des pays de cette région d’Afrique, le but étant qu’il/elle soit invité/e à nos deux manifestations.

S.D. Qu’est-ce qui fait la singularité de l’écriture d’Hakim Bah ?

V.L. Une des membres du comité Troisième Bureau, Sylvie Jobert, parlait à son propos d’« une voix narrative, poétique et slameuse ». Il me semble que cela convient parfaitement puisqu’on est dans un système de narration mais également dans de la poésie du fait, par exemple, des tournures de phrases qui viennent déranger nos habitudes. L’auteur joue beaucoup avec la langue, inversant par exemple la construction syntaxique. Le rythme des phrases pourrait quant à lui évoquer le slam.

S.D. Pour la deuxième année, va être posée la question, au cours du festival Regards croisés : « de quels théâtres avons-nous besoin aujourd’hui ? ». Le théâtre d’Hakim Bah est-il un théâtre dont nous avons besoin aujourd’hui ?

V.L. C’est une question qui a régulièrement été posée durant les séances de travail du comité, d'une manière frontale ou détournée. D’autant plus que la plupart des pièces qu’on a lues cette année tournaient autour d’une actualité, adoptaient une perspective documentaire. On a lu beaucoup de pièces avec un parti pris politique fort. Je me souviens avoir régulièrement écrit, dans mes notes de lecture : « c’est bien de le dire, il faut que ça se sache, mais à quoi sert le théâtre ? ».

De quels théâtres avons-nous besoin aujourd’hui ? Pour moi, nous avons besoin d’un théâtre qui vient dire des choses sur le monde, qui vient nous éclairer, apporter un autre angle de vue mais qui ne perd pas de vue la part artistique. Hakim Bah arrive à faire cela. Il pointe du doigt des faits réels et en même temps, il vient nous apporter une dose de sensibilité et de subjectivité extrêmement forte, dont on a besoin.

S.D. Ce théâtre ne se résout pas à une seule vocation médiatique, revendiquant au contraire une vocation poétique.

En référence à l’ouvrage de Georges Didi-Huberman Survivance des lucioles, Magali Mougel affirme que l'intérêt des écritures contemporaines, c'est qu'elles contribuent à éclairer l'époque. Est-ce aussi le cas du théâtre d’Hakim Bah ?

V.L. Pour moi, Hakim Bah vient surtout donner un coup de pied dans quelque chose qui s’enlise un peu, qu’on n'ose pas affronter – il suffit de regarder les journaux télévisés : les choses importantes sont évincées. Le Cadavre dans l’œil vient mettre ça en lumière. Je ne connais pas du tout le contexte politique de la Guinée. Le texte ne vient pas forcément m’éclairer là-dessus mais il m’invite à aller voir de ce côté-là.

Pour citer ce document

Véronique Labeille, «Hakim Bah : « Dramaturgie du coup de pied »», Agôn [En ligne], Portraits, On arrête de se calmer – Regards croisés 2013 (Troisième Bureau, Grenoble), Hakim Bah, mis à jour le : 10/05/2013, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=2588.