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Nicoleta Esinencu

Alexandra Lazarescou

Nicoleta Esinencu : « une écriture nécessaire parce qu'elle interroge pleinement notre présent »

Entretien avec Sylvain Diaz – Grenoble, 7 mai 2013

Sylvain Diaz. Avant de parler de la pièce, pouvez-vous nous présenter Nicoleta Esinencu, l’auteure d’Antidote (2009) que vous avez traduite et qui va être lue dans le cadre du festival Regards croisés ?

Alexandra Lazarescou. Nicoleta Esinencu est une auteure moldave qui travaille à Chisinau (Moldavie) où elle a créé son propre lieu, en 2010, le « teatru-spalatorie » (Le Théâtre-laverie). Elle y monte ses pièces et programme celles d’autres jeunes auteurs. Elle programme surtout du théâtre documentaire ou des textes construits à partir d’histoires personnelles. La plupart du temps les auteurs jouent ou mettent en scène leurs propres textes.

Bogdan Georgescu (Roumanie) est à la fois l’auteur et le metteur en scène de Rogvaiv.

Wojtek Ziemilski (Pologne) est à la fois l’auteur et le metteur en scène de Fiction.

Chère Moldavie, si on s’embrassait un peu est co-écrit par Nicoleta Esinencu et Jessica Glause.

Kebabde Gianina Carbunariu (Roumanie) est actuellement monté par des étudiants.

Ses textes ont été mis en scène en Allemagne, Russie, États-Unis, Japon, Roumanie, Slovaquie, Suède, Finlande, Bulgarie, Pologne, Autriche, France (Fuck you, Eu.ro.Pa !, par Alexandra Badea à Confluences, Paris ; au Théâtre de Poche de Wesserling, Husseren-Wesserling ; au Théâtre de la Découverte à La Verrière, Lille et par Dag Jeanneret, au Théâtre de Grammont, à Montpellier), etc.

Elle a bénéficié de nombreuses résidences d'écriture : Literarisches Colloquium Berlin ; Kunstlerhaus Edenkoben ; Résidence aux récollets, Paris ; Rezidenta Krems, Autriche.

En 2001, elle coécrit avec Mihai Fusu et Dumitru Crudu un premier texte qui rencontre le succès, Le Septième Kafana, mis en scène en Moldavie, mais aussi en Roumanie et en Suède. En résidence de création à l’Académie Schloss Solitude de Stuttgart (2003 et 2005), elle écrit ses propres textes dramatiques, FUCK YOU, Eu.ro.Pa ! et Zuckerfrei (Sans sucre), publiés en édition bilingue (roumain/allemand) aux Éditions Solitude de Stuttgart.

Une de ses pièces les plus connues, le monologue Fuck You, Eu.ro.Pa : publié dans le cadre du pavillon roumain à la Biennale de Venise 2005, a déclenché en Moldavie et en Roumanie une controverse politique, débattue au Parlement.

En 2007, dans le cadre du projet « l’Espace public » initié par le Goethe Institut à Bucarest, A(II) Rh+ est publiéaux Éditions IDEA Design&print (2007).

Dernièrement, Nicoleta Esinencu était présente au salon du livre de Paris où la Roumanie était invitée d'honneur.

S.D. Qu’en est-il d’Antidote ?

A.L. Dans Antidote, un homme originaire de Moldavie retrace toute son histoire : de son parcours d'écolier jusqu'à son suicide. Il nous raconte la vie de sa famille, et c'est ainsi que, peu à peu, il va balayer la grande histoire. Artiste, son père part travailler à Tchernobyl dont il reviendra malade. Sa mère meurt quant à elle pendant la guerre en Transnistrie. Au fil de l’histoire de cette famille, sont également évoqués l'holocauste, la guerre en Géorgie, la destitution de Gorbatchev à son retour de Foros, le pipeline à Nabucco ou encore l'empoisonnement du président ukrainien. À la fin de la pièce, le protagoniste, devenu adulte, s'installe à Moscou où il épouse une jeune femme russe. Ensemble, ils ont un enfant auquel ils offrent, lorsqu’il est devenu grand, une place de théâtre. Au cours de la représentation, leur fils est néanmoins pris en otage : il meurt asphyxié lors de l’assaut des forces de l’ordre qui recourent à un gaz létal, Nicoleta Esinencu faisant alors directement référence à la prise d'otages au théâtre de la Doubrovska de Moscou. C’est cet événement qui conduit le protagoniste au suicide.

Le récit de cet homme est entrecoupé par des récitations, le personnage ânonnant toutes les leçons qu'il a apprises par cœur étant enfant, qui vont de formules chimiques à la composition des différents gaz, des différentes mesures de sécurité en cas de contamination chimique aux consignes d'utilisation des bouteilles de gaz. Son récit est hachuré par ces énumérations, par les souvenirs de la propagande scolaire ou par les discours médiatiques.

À travers l’histoire de ce personnage, Nicoleta Esinencu retrace, dans Antidote, une longue histoire du gaz et du nucléaire : du Zyklon B utilisé dans les camps de la mort à Auschwitz, jusqu’à Tchernobyl, en passant par la menace des armes chimiques en pleine Guerre Froide. L'auteure dissèque la grande histoire, interroge le pouvoir de l'État, avant et après la chute du Mur de Berlin – la pièce a en effet été écrite et jouée à l’occasion de la manifestation européenne After the fall – L'Europe après 1989 initiée par le Goethe Institut. Une fois que le Mur est tombé et que toutes les dictatures à l'Est sont tombées, on a en effet assisté à la mise en place d'un autoritarisme post-totalitaire par une nouvelle Nomenklatura. Celle-ci a perpétué et réinventé une sorte de terrorisme d'État beaucoup plus insidieux et beaucoup moins saisissable que celui de l'ex-Union Soviétique. Nicoleta Esinencu revient sur la désinformation, l'endoctrinement, la manipulation des masses que cette nouvelle Nomenklatura a engendrés. On entend également outre l’histoire du gaz, toute l’histoire de la xénophobie. L’intoxication aux informations poussant à la paranoïa de l’ennemi invisible, sans identité, à l’ennemi clairement identifié, et la propagande inodore, incolore qui s’infiltre sournoisement dans les esprits fait grandir l’empire de la peur et laisse le racisme et le nationalisme dominer les esprits et les pulsions : la haine des juifs, des Tchéchènes, des Moldaves, ou l’envie de reconstruire le Mur, nommons-la, par exemple : la haine de ceux qui ont été derrière le rideau de fer.

Enfin, pour l’auteure, ce « protagoniste » représente toute une génération.

S.D. Qu'est-ce qui fait la singularité de ce texte ? Est-ce que c'est l'entremêlement de la chronique historique (l’histoire du gaz) et de la chronique subjective (l'histoire de la vie d'un homme) ?

A.L. Si j'ai décidé de traduire Antidote, c'est pour trois raisons. Le propos, la structure et la langue.

Le propos, d’abord. Pour moi, Antidote pose une question éthique, formulée par Nicoleta Esinencu avec une ironie féroce – c’est ce que j'ai particulièrement apprécié dans ce texte.

Que faisons-nous d’un système éducatif, idéologique, ou d’une avancée scientifique ou technologique ? Le constat est accablant : nous créons plus volontiers de nouveaux moyens de pression, d’aliénation voir de destruction des peuples plutôt que des outils pour les servir au mieux.

Ça pose vraiment la question de l'antidote, pour reprendre le titre de la pièce : est-ce qu'il existe un remède pour un projet sociétal viable ? Est-ce qu'il existe un appel d'air ?

La structure, ensuite, qui témoigne, comme vous le disiez, d’un entremêlement. Le récit du personnage est entrecoupé par des récitations relevant à la fois de la propagande médiatique et de la propagande scolaire. Toutes les consignes sont apprises par cœur durant l'enfance, ce qui aboutit à la constitution d’une pensée unique qui revient en boucle. Cette opération dramatique crée une sensation de vertige pour le lecteur ou le spectateur en montrant ce qu'est vraiment l'endoctrinement. Antidote montre comment, par un conditionnement, par la propagande, le pouvoir peut aliéner tout un peuple. À travers l’intrusion de ces formules, de ces récitations dans le récit du personnage, on voit comment l’individu est contraint, comment on lui interdit de construire sa pensée en lui matraquant le cerveau.

La langue, enfin. J'aime beaucoup la manière dont Nicoleta Esinencu traite la langue : c'est très direct et en même temps très épuré. Il y a beaucoup de force dans cette langue : c'est très écrit, très rythmé. On a des phrases très courtes avec beaucoup de retours à la ligne qui donnent un rythme très soutenu, syncopé. Le verbe est très incisif, tranchant. Les images sont données très vite, s'enchaînent les unes aux autres très vite. Je trouve que la langue est remarquable de ce point de vue-là.

S.D. Pour la deuxième année, va être posée la question, au cours du festival Regards croisés : « de quels théâtres avons-nous besoin aujourd’hui ? ». Le théâtre de Nicoleta Esinencu est-il un théâtre dont nous avons besoin aujourd’hui ?

A.L. Oui, l’écriture de Nicoleta Esinencu est une écriture nécessaire parce qu'elle interroge pleinement notre présent. Elle interroge avec beaucoup de justesse les conséquences identitaires du déclin du modèle communiste pour notre Europe contemporaine.

Pour citer ce document

Alexandra Lazarescou, «Nicoleta Esinencu : « une écriture nécessaire parce qu'elle interroge pleinement notre présent »», Agôn [En ligne], Portraits, On arrête de se calmer – Regards croisés 2013 (Troisième Bureau, Grenoble), Nicoleta Esinencu, mis à jour le : 10/05/2013, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=2599.