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Saison 2012-2013

Alice Carré

Une Faille, épisodes 7 et 8

Texte de Sophie Maurer, mise en scène de Mathieu Bauer

1 La culture est devenue le lieu du lien social, du vivre ensemble, on attend d’elle cette rentabilité politique, afin de réinventer les fondations d’une société disloquée1. Aux antipodes de la vision d’un Brecht, pour qui faire naître des divergences politiques dans une salle était le but ultime du théâtre, la scène d’aujourd’hui se rêve au contraire fédératrice. C’est cette visée unificatrice que poursuit Mathieu Bauer, directeur du Nouveau Théâtre de Montreuil, en s’attelant à Une Faille, saga théâtrale en plusieurs épisodes.

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2 Il le fait d’abord en empruntant la forme de la série télévisée où le théâtre va depuis quelque temps fréquemment puiser en espérant qu’elle permettra de se rapprocher d’un public qui évite les scènes nationales. La série permet de renouer avec une fable fluide, faite de rebondissements, et de ramener le plaisir du suspense au théâtre. Pour ce faire, l’auteur, Sophie Maurer travaille main dans la main avec une scénariste à l’élaboration de procédés propres à la série : l’alternance des situations, l’entremêlement des séquences, mais aussi l’art des « Cliffhanger » qui suspendent l’action à son acmé. Le dialogue également, dynamique, multiplie les traits d’humour et les prises de bec des personnages, coincés dans leur huis clos souterrain après l’effondrement d’un immeuble sur une maison de retraite. À l’air libre, l’adjoint au maire se débat afin de libérer les victimes, et de régler une situation de crise politique où des habitants déguisés en zombies viennent manifester leur mal-être. Les situations s’enchaînent vivement, à la manière du cut-up, et maintiennent en haleine le spectateur. La logique de la série se verra d’ailleurs poussée plus loin par Mathieu Bauer, qui a fait la mise en scène des huit premiers épisodes, mais laissera la main à d’autres artistes invités pour la suite des saisons, comme c’est le cas pour les productions télévisuelles.

3L’esthétique télévisuelle se retrouve aussi dans l’usage de la vidéo, des voix amplifiées, dans le jeu en même temps lisse et excessif des comédiens. Cela donne lieu à quelques très belles images, quand le plateau s’anime au rythme d’une ville en crise, où pompiers, manifestants en colère et rescapés perdus dans ce monde en crise se croisent sous des lumières grisonnantes accompagnées de projections vidéo. L’espace se fait pour cela mobile et prêt à s’adapter de façon fluide aux besoins de la narration : une plateforme sur roulettes avec quelques vieilles machines à laver et des murs grillagés fait office de décor pour la salle souterraine où sont bloquées les victimes, un plateau épuré pour le reste sur lequel viennent s’installer quelques tabourets, un vieux caddy, un écran de télévision et que viennent revêtir des projections vidéos de mots, d’images d’espaces urbains, de visages en gros plans pendant certaines scènes dialoguées. Une esthétique à la fois sobre et très léchée.

4 Une Faille inscrit ensuite le spectacle dans les problématiques liées à la ville : il est question dans le texte de vivre ensemble, de gentryfication, d’exclusion, de ville idéale et d’habitat. Les victimes de l’écroulement refont le monde depuis leur étroite pièce sous les gravats, rêvent une ville meilleure, et une fois dehors, doivent s’atteler à construire cet univers autre, à repenser le lieu d’une vie commune. Le territoire particulier de Montreuil est un cadre riche pour ces interrogations, cité ouvrière d’abord, aujourd’hui de plus en plus bourgeoise, elle accueille également de nombreuses populations immigrées, dont la communauté malienne, ainsi que des Roms sédentarisés… Là où se côtoient des populations variées, les questions politiques sont nombreuses, et le scénario remonte donc la chaîne des élus, du maire au ministre, afin de démêler la lignée des responsabilités et le jeu des carrières individuelles. Les références à la ville de Montreuil se font par de petites allusions dans lesquelles se retrouvent les habitants de la ville, sans pour autant être excluantes. Enfin, la recherche du lien social autour du théâtre se fait en incluant des amateurs dans le spectacle. Participants d’une fanfare, zombies avançant de façon spectrale, ces figurants de tous âges se trouvent mêlés aux comédiens professionnels, ce qui crée un autre type d’implication du public local.

5On pourrait trouver à critiquer cette sorte de bonne conscience que met en branle le projet de Mathieu Bauer, cette utopie politique du théâtre comme lieu d’un rassemblement social au sein d’un territoire morcelé. Certes, on est loin du théâtre qui se fait tribune et soulève des débats passionnés, qui ouvre des visions contradictoires et divisantes. Mais si le texte ne tord pas tout à fait le cou aux idées reçues des spectateurs, du moins joue-t-il avec elles et les affine-t-il. Et si la portée subversive du texte n’est pas révolutionnaire, du moins donne-t-elle à réfléchir sur les conditions de vie quotidiennes dans l’espace urbain de façon accessible. Enfin, si le projet s’inscrit précisément dans les attentes des politiques culturelles d’aujourd’hui, il le fait avec suffisamment d’esprit critique pour déjouer les stratégies d’assèchement de la portée subversive de l’art.

Notes

1  La culture est pensée comme palliatif à une fracture sociale, elle vient remplacer l’action politique sur le terrain du social. Cette idée est développée par Diane Scott dans son Carnet critique, Avignon 2009 : « La Culture est aujourd’hui cet espace surdéterminé de l’espace public où la politique a refoulé le cœur de sa propre tâche, de sorte qu’une injonction à produire de la chose commune pèse en excès sur tous ses objets. »

Pour citer ce document

Alice Carré, «Une Faille, épisodes 7 et 8», Agôn [En ligne], Critiques, Saison 2012-2013, mis à jour le : 17/12/2015, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=2604.