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Entrer en scène – Retour sur un atelier mené à l'E.N.S. de Lyon

Clara Bonnet, Pierre Causse, Marie-Ange Gagnaux et Yoann Gasiorowski et Vivien Hébert

« N’allons point plus avant »

1 Faire du théâtre serait-il autre chose que tracer une ligne invisible ? Que définir deux espaces, à la fois contigus et éloignés, la scène et la coulisse ?

2Nous opérons un déplacement, à savoir figurer cette ligne dans le champ de visibilité du spectateur. Et ce déplacement permet de dilater l'espace et le temps, donner à voir ce qui a lieu dans la coulisse et lors du franchissement de sa limite. Il a fallu choisir une manière de représenter cette ligne, et il a été décidé d'en faire non une frontière nette qui sépare, mais une suite de pointillés. Cette frontière de convention est poreuse et nous interroge sur la manière dont les deux espaces indiqués déteignent l'un sur l'autre.

3Deux espaces... Non pas ''le réel'' et ''la fiction'' (car comment dire que les étranges actions qui s'accomplissent en coulisses sont plus réelles que celles représentées sur la scène ?) mais deux réalités de qualité différente. Là le poème est remis en jeu, redécouvert, transformant les corps et la voix qui en sont l'instrument ; ici s'affairent, s'accordent et se préparent des hommes et des femmes, et surtout s'exacerbe la tension entre l'idéal et le trivial, entre la hauteur du personnage et les petites préoccupations d'acteur (untel regardera où sont assis ses parents dans la salle...). Deux espaces où la voix ne peut pas être la même : en coulisses elle est mentale, murmurée, mise ici en relief par l'utilisation de micros HF, qui seront coupés lorsque les acteurs entreront en scène car la voix y est projetée, ouverte, nue car puissante. Mais l'on s'attachera davantage aux murmures qu'à la puissance, aussi les acteurs en scène seront-ils entendus depuis la coulisse, c'est-à-dire de très loin en même temps que de tout près. Dans cet espace-temps de l'arrière du rideau que nous dilatons, se mélangent les états d'âmes d'acteurs, leurs manies, leurs ultimes répétitions : plongeurs s'échauffant avant de changer d'élément, ils savent que c'est un saut qui sépare l'air de l'eau. La coulisse est un lieu de tension et les acteurs le savent : ils la sentent monter, ils ''stressent'', se relâchent et se tendent à nouveau pour se donner l'impulsion qui leur permettra d'entrer. Alternent un temps long (l'attente, la préparation : maquillage, costume et autres accessoires) et un temps brutal (il ne s'agirait pas d'être en retard, c'est maintenant, c'est le top, Go !).

4Mais les acteurs sont-ils vraiment seuls ? Qui y a-t-il vraiment, caché, derrière le pendrillon ? « Derrière chaque coulisse il y a un fantôme de personnage », et nous prenons au pied de la lettre cette vision de Louis Jouvet (Le comédien désincarné). Quelqu'un reste en coulisses, à jamais invisible, frôlant le seuil, restant toujours au bord de la scène sans y entrer ; ce quelqu'un, ce fantôme, c'est le personnage. Il voit les acteurs s'agiter, se persuader eux-mêmes qu'ils vont être le personnage... Mais lui sait qu'il n'entre pas. Ce qui le rend moqueur et tendre à la fois. S'il cite Jouvet, Maeterlinck ou Novarina, c'est pour mieux faire entendre la distance, l'irréductible différence de nature entre acteur et personnage que rien ne vient combler.

...Tu vas dire ce que tu ne penses pas. Tu vas t'agiter tout un soir dans le mensonge...

...Tu es l'usurpatrice du rêve du poète et du lecteur. Parfois son ombre passe encore en tremblant sur le seuil, mais désormais ce rêve n'ose plus, il ne peut plus entrer...

...Tu n'as jamais eu l'idée que Phèdre était un personnage vivant ; tu crois niaisement que sa vie est en toi-même, qu'elle ne vit que par toi, et que c'est toi qui l'animes. Il est bien vrai qu'elle est contrainte de t'attendre. Là est l'enchantement : elle a besoin de ton aide pour être sensible, pour être révélée, pour se manifester, mais elle vit cependant ; c'est là un mystère que tu ne peux comprendre....

...Ces fantômes de théâtre sont plus évidents, plus réels que toi...

5Aussi ces acteurs joueront-ils la Phèdre de Racine, pièce dont les premières entrées sont paradoxales, car elles annoncent une sortie : départ hors de Trézène pour Hippolyte, hors de la vie pour Phèdre. Le personnage entre pour dire qu'il va sortir... Mais est-il jamais entré ?

Pour citer ce document

Clara Bonnet, Pierre Causse, Marie-Ange Gagnaux et Yoann Gasiorowski et Vivien Hébert , «« N’allons point plus avant »», Agôn [En ligne], Dossiers, (2012) N° 5 : L'entrée en scène, Dossier artistique, Entrer en scène – Retour sur un atelier mené à l'E.N.S. de Lyon, mis à jour le : 28/11/2015, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=2689.