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Saison 2013-2014

Frédérique Villemur

Partita 2 (Sei solo)

De Keersmaeker, Charmatz, Bach

1 Le mur est haut, le ciel plus encore, on voit l’un par l’autre, puis un rai de lumière, une ombre fugitive, une silhouette se découpe sur la bouche d’ombre de la porte qui se referme, la violoniste Amandine Beyer1 s’est avancée jusqu’au bord de la scène et fait entendre la première attaque grave et enroulée de l’allemande de la Partita n° 2 de Bach. Elle la jouera dans son intégralité face au public, à la nuit tombante, seule sur le plateau. Puis, elle ouvre l’espace aux deux danseurs Anne Teresa De Keersmaeker et Boris Charmatz qui enchaînent en silence avant qu’elle ne les rejoigne à nouveau : solo, duo, trio, musique, danse, musique en danse, trois séquences qui laissent entendre une claire découpe du temps. Sur la partition éponyme de Bach, la pièce Partita 2, créée le 3 mai dernier au Kunstenfestivaldesarts de Bruxelles par Anne Teresa De Keersmaeker, a conclu le 67e Festival d’Avignon, dans la Cour d’honneur du Palais des Papes, pour cette dixième et dernière édition de Vincent Baudriller et Hortense Archambault2.

2Si ce n’est pas la première fois qu’Anne Teresa De Keersmaeker chorégraphie sur la musique de Bach (on se souvient tout particulièrement de Zeitung en 2009, ou encore de Toccata en 1993), elle revient ici vers Bach tout autrement, depuis Cesena, qui a marqué en 2011 de l’ars subtilior sa lecture des proportions et des figures géométriques, et que Fase en 1983, sur Steve Reich, avait magistralement inauguré en Avignon. Anne Teresa De Keersmaeker prend donc la mesure d’un parcours de trente ans pour lancer comme une nouvelle adresse à l’espace. Il fallait ainsi de l’audace à celle qui a toujours écrit de manière contrapunctique la danse, dans l’étude serrée de la partition isolant lignes mélodiques et contrepoints, s’appuyant sur la ligne de basse, pour laisser paraître la mémoire du corps du danseur, en ses gestes, et laisser passer ce « tremblé » qui traverse la cathédrale de Bach, rendant plus sensible et charnelle l’abstraction de sa composition.

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© Anne Van Aerschot

3Danser de nouveau, donc, et pour la première fois avec Boris Charmatz. Aux chorégraphies de groupe d’Anne Teresa dans En attendant et Cesena succède un travail solitaire en duo. Ils se sont rencontrés en 2010, au Festival où l’année suivante chacun présentait dans la Cour d’honneur Cesena et Enfant ; tous deux sont chorégraphes3, mais l’une écrit pour l’autre ce qu’ils danseront ensemble. En 2010, ils ont partagé dans le cloître vide des Célestins une improvisation en silence, ont aimé, et ont continué sur Bach, pendant deux ans. Et c’est ce plaisir partagé de la danse, dans un commun élan et une réinvention singulière de leurs gestes pour chacun, auquel nous assistons sous l’envoûtement du violon d’Amandine Beyer. La liberté d’improvisation qu’ils s’étaient donnée en premier finit par porter l’inventivité de Bach à sa pointe extrême (celle qui ouvrait « d’inévitables esquisses »4), donc des trouvailles qui ne sont jamais impertinentes sur cette composition. De la structure sous-jacente liée à la basse surgissent ainsi de petits galops, des pirouettes, des roulements au sol, et des gestes quotidiens tirés du côté de la pantomime, à la fois intempestifs et familiers, jamais appuyés, mais soulignant la contrainte, la pudeur, ou l’humeur passagère, capricieuse. Comme s’ils venaient en contre-point d’une répétition mathématique générer l’improbable ou heureuse rencontre — même si la géométrie très articulée des formes abstraites reste investie par les mémoires corporelles des danseurs qui affleurent (pour Boris, son duo avec Dimitri Chamblas, pour Anne Teresa, certains mouvements de Fase). Lui en tout cas n’aurait jamais osé Bach : « J’ai rarement vu de pièces chorégraphiques réussies sur Bach. C’est une montagne. C’est peut-être trop haut, ou trop construit, ou trop solitaire, trop abstrait, je ne sais pas »5. Pour elle, « Bach, c’est de la structure, mais sa dimension transcendante est inscrite dans la chair »6. Et si elle reconnaît qu’il faut s’y risquer, c’est en osant jouer l’indétermination dans ce qui est déterminé qu’ils ont trouvé leur respiration, tout en écoutant ce que la Partita n° 2 de Bach dans la nature mélodique du violon n’épargne pas.

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© Anne Van Aerschot

4Certes, la Partita n° 2 BWV 1004 appelle la danse, qui décompose ses mouvements en allemande, courante, sarabande, gigue et chaconne, autant de noms de danses populaires. Et on voit l’allemande en duo sautillant, la courante en danse courue toute en allées et venues, la sarabande plus lente et appuyée, la gigue en danse sautée et la chaconne prise au motif de la répétition sous une basse obstinée. Un homme qui avance avec son ombre plaquée au sol, une ombre fait marcher une femme, les genres sont réversibles sous l’avancée de la musique. De Keersmaeker porte Charmatz, Charmatz la porte, Anne Teresa virevolte sur le dos de Boris et marche sur la muraille de la Cour d’honneur. Le corps des deux décline les accords et désaccords d’une intimité partagée cependant toujours tenue à distance malgré quelques points de contacts. La gestuelle du duo pourrait se prêter par instants à quelque narration, et la découpe de la lumière par Michel François7 décline tout le long du mur du Palais autant d’heures du jour, sinon de la nuit. Anne Teresa n’est pas sans travailler certains effets narratifs latents qui sous-tendent la structure, et de petites scènes de gestes peuvent faire ainsi irruption au sein d’une séquence abstraite, sans pour autant lui donner plus de corps. Comme si la solitude dans le duo, qui n’a rien d’un esseulement partagé, était proprement neutre, et ouvrait un espace par-delà les genres pour Anne Teresa De Keersmaeker. Un espace où la solitude est une, et non divisée en genres. D’où le sous-titre de Partita 2, repris à Bach, qui écrit : Sei Solo — et non « Sei Soli » (six solos). Sei Solo : « tu es seul ». Est-on seul ici avec l’espace, dans une solitude amplifiée par le lieu ? Seuls avec Bach, seuls avec l’espace, dans ce grand vide qui cerne la masse des spectateurs ? Non pas assurément, et si la solitude se trouve au vrai en soi, le duo avec ses petits décalages dit avec humour parfois, jamais dans la dérision, ces écarts qui réclament un retrait. L’abandon au mouvement, la mise à nu du geste tendu à l’espace rencontrent si souvent l’autre qu’ils emportent tout l’espace alentour. La danse parfois tournoyante, qui trace ses cercles, toujours, emporte. Ce ne sont plus les tourbillons de l’enfance, avec ses plaisirs simples, le plaisir vient ici, lentement acquis dans la gravité, jusqu’à cette légèreté vertigineuse que porte les danseurs. La « légère indétermination par rapport à l’absolue perfection de la musique »8 semble avoir gagné.

Notes

1  Amandine Beyer, J. S. Bach, sonates & partitas, BWV 1001-1006, ZIG-ZAG Territoires, 2011.

2  Partita 2 de Anne Teresa De Kersmaeker, avec Anne Teresa de Keersmaeker et Boris Charmatz, musique de Johann Sebastian Bach, en tournée en France au Théâtre de la Ville de Paris du 26 novembre au 1er décembre 2013 dans le cadre du Festival d’Automne, et en 2014, au Quartz de Brest le 15 janvier, au Théâtre de Lorient le 16 janvier, au Lieu Unique de Nantes les 17 et 18 janvier, au Théâtre national de Bretagne du 23 au 25 avril.

3  Anne Teresa De Keersmaeker, après avoir créé la compagnie Rosas en 1983, dirige l’école de danse contemporaine P.A.R.T.S. qu’elle a fondée en 1995, à Bruxelles ; Boris Charmatz a créé l’association Edna en 1992, avec Dimitri Chamblas, et dirige depuis 2009, le Centre chorégraphique national de Rennes et de Bretagne.

4  Olivier Fourès, « Perversions vertueuses », in Amandine Beyer, J. S. Bach, sonates & partitas, BWV 1001-1006, ZIG-ZAG Territoires, 2011, p. 6.

5  Gilles Amalvi, « Entretien avec Anne Teresa De Keersmaeker et Boris Charmatz », dossier de presse, Festival d’Avignon, 67e édition, 5-26 juillet 2013.

6  Gilles Amalvi, « Entretien… », cit.

7  Michel François, artiste plasticien vidéaste belge, qui signe ici la scénographie, avait déjà collaboré Anne Teresa De Keersmaeker sur En attendant (2010).

8  Boris Charmatz in Gilles Amalvi, « Entretien… », cit.

Pour citer ce document

Frédérique Villemur, «Partita 2 (Sei solo)», Agôn [En ligne], Critiques, Saison 2013-2014, mis à jour le : 08/12/2015, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=2711.