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Saison 2013-2014

Marion Siéfert

Life and Times, épisodes 1 & 2, conception Kelly Copper et Pavol Liška

Raconte-moi ta vie  

1 Life and Times s'aborde comme une folie des grandeurs, un défi de prime abord incompréhensible, dont l'ambition touche à l'absurde : raconter sur dix épisodes la vie d'une des performeuses de la compagnie, Kristin Worrall, à partir d'une conversation téléphonique avec son metteur en scène. Absurde, ce projet l'est avant tout dans son souci scrupuleux de la fidélité au texte. Si Kristin Worrall s'applique à narrer avec exhaustivité les micro événements de son enfance et de sa pré-adolescence, avec leur fatras d'anecdotes insignifiantes, leur collection de premiers souvenirs, premières amies, premières œuvres et crises existentielles, la mise en scène exerce le même geste et voue une fidélité quasi fanatique au texte de la performeuse, soigneusement retranscrit, au bruit de bouche près, ne délaissant aucun tic de langage, aucun bégaiement, aucune hésitation. « Hum », « Yeah », « like », « you know », « oh my God ! », « aha », « OK » : ainsi parle Life and Times, laissant s'exprimer tout ce qui est d'ordinaire purgé des textes et des scènes de théâtre.

2L'acte de parler est à l'évidence ce qui intéresse le Nature Theatre of Oklahoma et non le contenu ou le sens de ces paroles. Réalisant le paradoxe de tenir dans la gangue formelle d'une comédie musicale la matière confuse d'un langage qui se laisse aller au flux débridé des souvenirs, tourne en rond, se répète et soliloque, Life and Times exploite la complexité du langage ordinaire de manière systématique. Car sous leurs apparences de comédie déjantée et décalée, les épisodes 1 & 2 suivent de bout en bout les principes formels qu'ils se sont fixés, ne lésinant pas sur les répétitions et les redondances. Dans l'épisode 1, le dispositif est simple : un petit orchestre (flûte traversière / xylophone, ukulélé, clavier, guitare et maracas), trois performeuses qui chantent alternativement l'histoire, tandis que les deux autres font les choeurs. Des danses qui tiennent tout à la fois de l'aérobic, de la kermesse scolaire et de la gymnastique communiste sont intégrées de manière aléatoire, preuve s'il en est, que c'est bien un système que Kelly Copper et Pavol Liška mettent en scène, en combinant les éléments texte, musique et chorégraphie de façon quasiment mathématique, épuisant les différentes possibilités de leur association. L'épisode 2 s'intéresse à la combinatoire des groupes et associe aux cinq performeurs de départ, une dizaine d'autres interprètes, tous vêtus de survêtements Adidas colorés, qui quadrillent l'espace, se rassemblent pour isoler un protagoniste, traçant ces frontières arbitraires mais tangibles que crée l'adolescence.

3Sous ses atours de comédie musicale délurée, puisant son inspiration à la fois dans le répertoire de Broadway et dans le communisme de la Slovaquie natale de Pavol Liška, Life and Times est bien plus proche des recherches de la première scène performative, comme celle d'une Marina Abramovič, qui travaille à partir de la contrainte et de l'épuisement. Si les performeurs sont mis à rude épreuve – dans l'épisode 1, ils ne cessent de secouer leurs genoux – et si les épisodes ont tendance à épuiser le système de départ, c'est pour faire jaillir ces instants de vérité et de spontanéité qui rejoignent les heurts du langage de Kristin Worrall. Dans Life and Times, la structure formelle achoppe à des aspérités réellement physiques – ainsi de la disgrâce fantastique d'Anne Gridley, de la concentration inquiétante d'Elisabeth Conner, de l'insistance de Julie LaMendola et de l'irruption soudaine de trois hommes aux barbes disproportionnées – et à des défaillances gênantes – comme lorsque la musique se coupe brutalement, que les surtitres arrêtent de fonctionner ou que la fatigue devient réellement sensible. Loin de vouloir s'attirer les rires complaisants du public, les membres du Nature Theatre of Oklahoma s'appliquent à l'épuiser, le lasser, le fâcher et le dérouter, sans jamais le lâcher. Tendus dans cette adresse orale, les performers multiplient les regards directs et personnels adressés aux spectateurs, dans une attitude à la fois inquisitrice et sérieuse. Par cette épreuve enrichissante et passionnante qu'ils nous font traverser, ils nous interrogent sur nos raisons d'aller au théâtre et nous amènent à faire bouger nos critères, nos résistances et à dépasser nos agacements, pour nous concentrer sur la vie chaotique, incontrôlable et sensible qui agitent leurs performeurs.

Image non disponible

© Anna Stöcher

Life and Times, épisodes 1 & 2 – conception Kelly Copper et Pavol Liška - Nature Theater of Oklahoma

Nouveau Théâtre de Montreuil, centre dramatique national – 5 et 6 novembre 2013

www.oktheater.org

www.nouveau-theatre-montreuil.com

Pour citer ce document

Marion Siéfert, «Life and Times, épisodes 1 & 2, conception Kelly Copper et Pavol Liška», Agôn [En ligne], Critiques, Saison 2013-2014, mis à jour le : 08/12/2015, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=2768.