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Saison 2013-2014

Alice Carré

The Old Woman d'après Daniil Kharms, mise en scène de Robert Wilson

Daniil Kharms à la moulinette de Robert Wilson

1 Dès son entrée dans le monde du théâtre, Bob Wilson est devenu une figure légendaire. Ses premiers spectacles, Le Regard du Sourd en 1971, et Einstein on the Beach en 1976, furent de véritables chocs pour le public des festivals de Nancy et d’Avignon. Absence d’intrigue racontable, étirement du temps, esthétique issue tout droit des arts plastiques, atmosphère d’étrangeté qualifiée par les uns de « surréalisme », par les autres d’« absurde », sans qu’on puisse définitivement les faire entrer dans l’une ou l’autre de ces catégories, ses spectacles suscitèrent l’émoi collectif, désarçonnèrent la critique, justement parce qu’ils ne ressemblaient à rien. Aujourd’hui, devenu identifiable au premier coup d’œil, le style Wilson ne surprend plus. Il plaît. Pire peut-être, il rassure.

2Aux premières lueurs du cyclorama placé en fond de scène, aux premiers roulements d’yeux des interprètes fardés de blanc, on se sent bien, entre les mains du maître, qui, d’éclairages en effets sonores, sculpte la matière textuelle en ennemi farouche de tout naturalisme. En choisissant de travailler sur les textes de l’auteur russe Daniil Kharms, qui tisse sa prose de non-sens et d’angoisse, Wilson se place résolument du côté de l’absurde.  La dérision et l’humour désespéré de l’auteur, associés à sa critique du régime stalinien, le firent accuser de « formalisme » et de « propagande défaitiste ». Après plusieurs séjours en prison, Kharms finit par périr en rétention à Novosibirsk. Dans ces bribes textuelles, il est question d’une vieille femme morte, allongée dans le salon du narrateur, qui ne sait pas très bien comment s’en débarrasser, d’une impossibilité de se rappeler quel chiffre du 7 ou du 8 vient avant l’autre, de vieilles femmes qui tombent des fenêtres, d’une pendule sans aiguilles, d’un monde déréglé, donc, comme l’est le temps. La mise en scène vient renforcer cet effet d’absurde par un montage fait de répétitions cycliques et détraquées des mêmes phrases dans des situations différentes. Les deux interprètes, Mikhail Baryshnikov et Willem Dafoe, sortes d’avatars de Vladimir et Estragon échappés de la pièce de Samuel Beckett, corps blafards à la gestuelle souple et stylisée, sont comme saisis au milieu d’un rêve, coupés en pleine action, sans cesse mis en arrêt sur image ou relancés par un « cut » sonore et les extinctions brutales des néons déposés sur scène. Leur jeu repose sur un important travail corporel tendu entre cinéma muet, mime et clown. Leurs voix vibrent comme dans les films d’épouvante, résonnent, étranges toujours, amplifiées par un micro HF et soutenues par une bande son faite de contrastes saisissants (alternant musique country, Arvo Pärt, jazz band des années 30, etc.).

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© Lucie Jansch

4Les effets plastiques imaginés par Wilson sont par instant frappants – notamment quand quelques chaises et tables contorsionnées apparaissent comme suspendues dans le vide, brutalement éclairées, et ressortant d’un plateau complètement noir, comme un intérieur ayant volé en éclats – mais apparaissent parfois comme de simples toiles de fond sur lesquelles on aurait posé un texte et des interprètes. Si chaque partie du tout, lumières, images, interprétation, texte, est parfaitement maîtrisée, le spectacle donne le sentiment étrange d’en rester au stade de la juxtaposition, comme si de Bob Wilson, on ne voyait plus que la maîtrise, le savoir-faire, mais pas l’âme. Alors les tableaux se superposent, beaux et foutraques à la fois, sans toutefois ni surprendre ni toucher. Alors, les textes de l’écrivain, souvent délirants, se trouvent comme esthétisés, policés, mis à distance, mais n’ont plus grand-chose de glaçant.

The Old Woman

D’après les textes de Daniil Kharms, mise en scène de Robert Wilson

Du 6 au 23 novembre 2013

Théâtre de la Ville, 2 place du Châtelet, 75004 Paris

Renseignements : 01 42 74 22 77 & www.theatredelaville.com

Pour citer ce document

Alice Carré, «The Old Woman d'après Daniil Kharms, mise en scène de Robert Wilson », Agôn [En ligne], Critiques, Saison 2013-2014, mis à jour le : 08/12/2015, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=2775.