de Samuel Beckett, mise en scène de Marcel Bozonnet, Jean Lambert-wild et Lorenzo Malaguerra " href="index.php?page=backend&format=rss&ident=3028" />
Aller à la navigation  |  Aller au contenu

Saison 2013-2014

caroline châtelet

En attendant Godot de Samuel Beckett, mise en scène de Marcel Bozonnet, Jean Lambert-wild et Lorenzo Malaguerra

Hors du carcan Godot

1 Il existe des œuvres charriant une telle somme d'interprétations et de commentaires qu'avant même de les découvrir – et sans qu'on ne les ait jamais vues mises en scène par ailleurs –, on peut avoir le sentiment de déjà connaître. C'est le cas d'En attendant Godot, qui depuis sa publication en 1952 et sa création en 1953 dans la mise en scène de Roger Blin a généré autour d'elle nombre de paroles critiques, universitaires ou encore artistiques. L'auteur Samuel Beckett, ses ayant-droits et son éditeur Jérôme Lindon ayant imposé le respect scrupuleux des abondantes didascalies, on peut alors s'interroger sur la marge de manœuvres restant à un metteur en scène. Comment dépasser la glose, sortir du carcan d'analyses entourant l’œuvre ? Quel regard renouvelé est-il encore possible de jeter sur elle ? Voire, comment une équipe peut-elle réussir à s'approprier un texte ainsi verrouillé de toutes parts ?

2Autant de questions qui s'estompent à la découverte de la mise en scène de Jean Lambert-wild, Lorenzo Malaguerra et Marcel Bozonnet, pour laisser la place à une évidence : et s'il s'agissait, au final, de simplement respecter le texte et sa musique. De l'écouter et de le travailler au plus proche afin de voir ce qu'il a à nous dire. Là se concentre la force de cet En attendant Godot, qui par son approche méticuleuse (re)donne à entendre toute la vigueur de la tragédie beckettienne. Pour ce projet, les trois hommes ont choisi une équipe internationale, réunissant comédiens français et africains. Dans un espace épuré dont les murs vont changer de couleurs au fil du spectacle, marquant ainsi les différentes heures du jour, un arbre qui n'a pas vu d'eau depuis bien longtemps est là, de même qu'un bidon abîmé par le temps. Le temps, ce point nodal de la pièce sur lequel aucun des personnages n'a de prise, peine à s'écouler et à être clairement quantifié au-delà de la lumière changeante. Ainsi, tandis que Vladimir et Estragon, condamnés sans qu'eux-mêmes ne sachent pourquoi à attendre un fameux Godot restent là à tuer le temps, échangeant d'étranges phrases sur le sens de leur existence, d'autres figures vont croiser leur route. Lucky et Pozzo, un maître et son étrange valet clownesque, ainsi qu'un enfant, qui annoncera lui quotidiennement le renouvellement de l'attente – car, oui, peut-être Godot viendra-t-il demain... Tandis que Vladimir et Estragon demeureront les mêmes, le retour de Lucky et Pozzo signalera à son tour le temps qui passe, les deux compères vieillis ne reconnaissant pas leurs amis de la veille. À partir de là, on pourrait voir la pièce comme un pensum un brin sinistre sur la vacuité de l'existence. Ce serait oblitérer la force burlesque de la langue de Beckett. Une part ici magnifiée, notamment par la diversité de registres de jeux. À l'interprétation directe, simple et sans affects des deux comédiens Fargass Assandé et Michel Bohiri, géniaux Estragon et Vladimir tout en retenue, vient répondre celle de Marcel Bozonnet, Pozzo bondissant entre emphase et déclamation, et celle, encore, de Jean Lambert-wild, incarnant un Lucky au rire jaune. Valet éternel de Pozzo, le clown défroqué a troqué sourire et nez rond contre un faciès plus tranchant, signe peut-être de sa dégénérescence annoncée ou de la fin de l'innocence... La friction entre ces différents jeux, ajoutée à la précision de l'ensemble permettent d'entendre le texte, sa drôlerie autant que sa musicalité. Bien loin de l'étiquette d'absurde qu'on tend à lui accoler, dépassant les intentions préalables évoquées par Jean Lambert-wild (le metteur en scène mettant en relation les situations d'attente de demandeurs d'asile avec celles de Vladimir et Estragon), En attendant Godot se révèle alors comme une tragédie vivante sur la farce de l'existence. Une pièce aux questionnements métaphysiques universels, et dont la mise en scène, en balançant avec subtilité entre gravité, humour franc et désespoir, souligne toute la puissance complexe.

Image non disponible

En attendant Godot © Tristan Jeanne-Valès

En attendant Godot – de Samuel Beckett, mise en scène Marcel Bozonnet, Jean Lambert-wild et Lorenzo Malaguerra / création à la Comédie de Caen, Théâtre d'Hérouville du 18 au 28 mars 2014 - www.comediedecaen.com

Tournée 2013-2014 : Le 31 mars et le 1er avril 2014 – Scène Nationale 61, Alençon ; Le 8 avril 2014 – Scène Nationale d'Evreux-Louviers ; Le 6 mai 2014 à 19h30 et le 7 à 20h30 – MAC d'Amiens ; Le 15 mai 2014 à 20h15 – Arc en scènes TPR, La Chaux de Fonds (Suisse) ; Le 20 mai 2014 à 20h15 – Théâtre Palace Bienne (Suisse) ; Le 22 mai 2014 à 20h – Théâtre du Crochetan, Monthey (Suisse) ; Le 24 mai 2014 à 19h30 – La Belle Usine Fully (Suisse) ; Le 27 mai 2014 à 20h30 – Le Préau – CDR de Vire

Tournée 2014-2015 (en cours) : Les 26 et 27 septembre 2014 – Festival les Francophonies en Limousin ; Du 2 au 4 octobre 2014 – La Filature-Mulhouse ; Le 9 octobre 2014 – Les Treize Arches-Brives ; Le 14 octobre 2014 – Compiègne ; Le 17 octobre 2014 – Théâtre de Chelles ; Le 7 novembre 2014 – Théâtre des Chalands, Val de Reuil ; Du 25 au 29 novembre 2014 – Théâtre de la Manufacture CDN de Nancy ; Du 17 au 19 février 2015 – Théâtre de la Coupe d'Or, Rochefort ; Du 3 au 29 mars 2015 – Théâtre de l'Aquarium-Paris ; Les 1er et 2 avril 2015 – Théâtre du Passage à Neuchâtel-Suisse

Pour citer ce document

caroline châtelet, «En attendant Godot de Samuel Beckett, mise en scène de Marcel Bozonnet, Jean Lambert-wild et Lorenzo Malaguerra», Agôn [En ligne], Critiques, Saison 2013-2014, mis à jour le : 08/12/2015, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=3028.