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C'est quoi le problème ? - Regards croisés 2014 (Troisième bureau, Grenoble)

Sylvie Jobert

« Cet enfant que je t’avais fait »

À propos de Suzy Storck de Magali Mougel

Les enfants s’agitent.

J’ai fermé la porte de la chambre à clé.

Je n’ai plus la force de monter à l’étage.

Le son des martinets tourne encore au-dessus des tuiles

de la maison

Ce sera peut-être la dernière fois que je l’entendrai.

Je voudrais que mon cœur soit comme un bétail qu’on abat

comme une poule dont on étire le cou sur un coin d’évier

de pierre.

J’essaie d’éprouver quelque chose.1

J’ai fini de lire Suzy Storck, et j’ai eu envie de réécouter le superbe duo Higelin / Fontaine paru en 68 dans l’album « Brigitte Fontaine est folle ». La chanson s’appelle « Cet enfant que je t’avais fait ». Les beaux textes créent toujours de belles connexions…

Suzy Storck, mariée, mère de trois enfants, oublie un jour d’été son petit dernier sous le soleil, dans sa poussette. Entre l’usine où elle travaillait et le foyer conjugal, elle n’a pas vraiment choisi sa vie, semblable à tant d’autres dans le glissement progressif du déplaisir. Le mécanisme de la vie obligée a gommé peu à peu les repères, de sorte que l’oubli de cet enfant sous le soleil ne peut pas se dire ou s’expliquer, si ce n’est par l’absence à soi-même.

Il y a dans ce texte une sensualité incroyable, toute une vie matérielle, lourde, gorgée de sons, d’odeurs, de bruissements à toucher. Les martinets stridents et le grésillement de la mouche sur la vitre. Et au-dessus encore le bruit du silence. Et dans ce silence le mutisme terrible du corps qui obstinément se rebelle. Sans le savoir encore. Duras parlait déjà de « cette continuité silencieuse… reçue  [par les femmes] comme la vie même »2.

Qu’est-ce que c’est, vouloir, avoir, faire, un enfant ? (« Mais cet enfant où l’as-tu mis / Tu ne fais attention à rien » est en train de chanter Jacques H. à Brigitte F.). C’est quand même une question qui mérite d’être une fois encore soulevée, en ces heures où la béatification des mères fait  l’unanimité. Et  que dire du diktat de l’allaitement ardemment relayé par les Leache league et autres zélés missionnaires du bien-être de l’enfant ? Donc, oui, Suzy Storck a du mal avec tout ça. Même si sa mère et son mari lui expliquent que la vie n’est pas une partie de plaisir. Et le plaisir non plus ne va pas de soi. Le corps de Suzy est une mécanique obéissante qui effectue les gestes qu’elle a à accomplir pour donner toute satisfaction.

C’est la liberté des femmes qui est ici mise en examen. Comme dans beaucoup de textes de Magali Mougel on a une fusée à deux étages. Il s’agit  d’acquérir de haute lutte une autonomie sociale, économique, existentielle, par le travail. On échappe à une aliénation  pour se trouver face à une autre : celle du monde du travail. Comment penser l’issue de secours ? D’Agnès Varda à  Jelinek (Ce qui arriva quand Nora quitta son mari), la même problématique est à l’œuvre. Avec ici, comme chez Jelinek,ce tricotage d’une langue conceptuelle et d’un embrasement sensible.

La langue procède par versets, retours à la ligne, reprises, pour se préciser à elle-même sa pensée. Au bout surgissent des vérités de rouleau compresseur :

Je crois

que

je

ne

les aime pas.

Les enfants.

Je crois que je ne les aime pas.3

Sur la scène, c’est un formidable appui de jeu : pas d’élision, une langue droite, matérielle elle aussi, dont le rythme impose la respiration, et mène l’interprète à son juste état.

Aucune didascalie dans ce texte, pas plus que dans les autres pièces de Magali Mougel. D’ailleurs où est-ce que ça se passe ? Dans ce qu’on appelle pudiquement « petite middle class » ? Ou « milieu culturellement défavorisé » ?  Le chœur, qui n’est pas dépourvu de malice, me répond : « Ici / Exactement ici / ça ne sert à rien d’expliquer géographiquement où4 », et plus loin « dans un endroit / où on pense qu’il n’y a que des crétins et des bouseux5 ». Me voici renvoyée à mes stéréotypes. Ce chœur est un malin didascaleur, noyant le poisson – me renvoyant ainsi  à la dimension mythologique de l’événement, mais tout en restant très précis sur la reconstitution temporelle – et se livrant alors à l’observation clinique d’une violence ordinaire. Le chœur introduit le récit, flash-back morcelé, il fait parler Suzy, dialogue avec elle, commente et raconte : les choses, les gestes, les heures, les humeurs. « Il est 22 heures / passées / Les draps sont humides.6 »

 Parfois même surgit, l’espace d’un échange, quelque chose de bêtasson qui pourrait ressembler à du bonheur.

HANS VASSILI KREUZ. – Paraît que le poulet c’est pas la grande forme.

La grippe.

SUZY STORCK. – On fera dans le lapin.

HANS VASSILI KREUZ. – Ça va fermer.

Y a des bruits qui courent.

Ça va bientôt fermer.

SUZY STORCK. – Pas grave on ira ailleurs.

HANS VASSILI KREUZ. – Je vais acheter un Super U.

SUZY STORCK. – C’est quoi comme voiture ?

HANS VASSILI KREUZ. – T’es con.

Faut que j’y retourne.

SUZY STORCK. – Moi aussi7

Campés sur leurs certitudes, ils se mutilent les uns les autres.  Il y a les collabos (la mère, la recruteuse), les traîtres (Suzy). Et un homme, puissant et dépassé. À ce jeu de massacre, Suzy est  la grande sacrifiée. Iphigénie vire du côté de Médée. « Elle ne sait pas tout à fait ce qu’elle fait et pourquoi elle le fait8 », disait déjà Duras de Lol V. Stein.

Certains de nous ont dit : « Il faudrait de la musique pour accompagner ce texte, c’est un poème musical… À la manière d'un conte qui sous couvert d'un langage enfantin offre une vérité noire et sanglante, ici la musique placerait l’écoute en dehors d’une réalité trop directe. » D’autres l’ont trouvé un peu univoque dans son rapport au monde. Moi j’ai aimé cette fin terrible, suspendue, ouverte à de multiples interprétations. Et j’ai continué à écouter Brigitte Fontaine qui disait « Les enfants naissent/ C’est tout ce qu’ils savent faire ».

Magali  Mougel…

est alsacienne (elle enseigne à l’Université de Strasbourg, est rédactrice pour le TNS). Elle s’empare de choses de notre quotidien pour en décrypter les mécanismes à l’œuvre, les processus d’aliénation et les rapports de force. Elle parle des femmes, du monde du travail, de la famille. Elle analyse et ses mots halètent. Elle a suivi le cursus du département d’Écriture dramatique de l’ENSATT après un Master Recherche en Arts du spectacle.

Ses textes sont publiés par Espace 34 : Erwin Motor, devotion (2012) traduit aussi en allemand et en espagnol, Guerillères ordinaires (2013), Suzy Storck (2013). Elle est associée à Troisième Bureau, à la compagnie Actémobazar (Strasbourg), à la compagnie Kali d’Or (Les Lilas), collabore avec le théâtre du Verseau.  Elle prend beaucoup le train, pour aller au CDR de Vire, au CDN de Nancy, à Montpellier au théâtre Jean Vilar, à Lille avec la Compagnie des choses, répondant à de nombreuses commandes d’écriture.

Notes

1  Magali Mougel, Suzy Storck, Les Matelles, Éditions Espaces 34, 2013, p. 14-15.

2  Marguerite Duras, La Vie matérielle, Paris, Gallimard, coll. Folio, 1997, p. 58.

3  Magali Mougel, Suzy Storck, op. cit., p. 55.

4 Ibid., p. 9.

5 Ibid., p. 58.

6 Ibid., p. 45.

7  Ibid., p. 25

8  Marguerite Duras, La Vie matérielle, op.cit., p. 40.

Pour citer ce document

Sylvie Jobert, «« Cet enfant que je t’avais fait »», Agôn [En ligne], Portraits, C'est quoi le problème ? - Regards croisés 2014 (Troisième bureau, Grenoble), mis à jour le : 20/05/2014, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=3030.