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C'est quoi le problème ? - Regards croisés 2014 (Troisième bureau, Grenoble)

Léo Ferber

« Tu crois vraiment que tu redeviendras un homme seulement parce qu'on te refait une bite ? »

« Les Regrettants » de Marcus Lindeen, traduit du suédois par Esther Sermage

« Ben, homme, homme…C’est quoi en fin de compte, un homme ? Je suis quelqu’un d’androgyne. À la fois femme et homme. » (Orlando)1

Deux personnes, Orlando Fagin (67 ans) et Mikael (62 ans), se retrouvent dans un studio d’enregistrement pour une « première rencontre », leur interlocuteur est invisible et muet. Ils étaient hommes et ont changé de sexe respectivement en 1967 et en 1994. Puis ils ont voulu subir une seconde transformation : Orlando l’a fait même s’il n’a pas eu le courage d’endurer les dernières interventions, la reconstruction de son pénis n’est pas entièrement achevée ; Mikael, pour sa part, attend une réponse des autorités sanitaires.

À l’aide de diapositives, ils nous dévoilent le déroulé de leur vie « de femme » et ils échangent sur le long parcours de cette transformation…

Marcus Lindeen est né en suède en 1980. Il est auteur de théâtre, réalisateur et metteur en scène. Il a travaillé comme journaliste avant de se former à l’Institut Dramatique de Stockholm. En 2006, s’inspirant d’un entretien effectué pour la radio, il écrit et met en scène Angrarna (Les Regrettants) au Théâtre de la Ville de Stockholm. La pièce est rapidement traduite en plusieurs langues. En 2010, il choisit de l’adapter en réalisant son premier documentaire. Celui-ci remporte de nombreux prix, dont le prix Europa de Berlin. En 2011, il réalise Accidentes Gloriosos présenté au Festival Hors- Pistes au Centre Pompidou. En 2013, sa pièce En Förlorad generation (Générations perdues) est produite par le Dramaten (Théâtre National de Suède).

Quand je lis des pièces de théâtre, je ne me positionne pas en tant que comédienne. Je lis le théâtre comme je lis un roman, ou des nouvelles. Je veux dire que je ne m’imagine pas dans la pièce, je ne me projette pas à l’intérieur. En quatorze ans de collaboration avec l’association Troisième Bureau, une seule fois j’ai vraiment voulu lire un rôle parce qu’il parlait d’une multitude de choses qui me touchaient, c’est le personnage de Janet dans La fierté de Parnell Street de Sebastian Barry. À ma première lecture des Regrettants, je ne me suis pas envisagée dans la peau d’Orlando ou de Mikael, mais eux m’ont emmenée dans un univers décadent.

Pour cette édition du festival Regards Croisés, « C’est quoi le problème ? », il s’avère que la question s’impose complètement à la pièce de Lindeen. Au travers d’un échange familier et banal se dévoile progressivement l’abîme vertigineux de ne jamais savoir qui l’on est, de notre quête d’identité :

Mikael – En fait, c’était bien la première fois qu’on me disait que j’étais pas mal physiquement. C’est après que j’ai commencé à y penser. Que j’étais peut-être né dans le mauvais corps2 .

C’est un théâtre éminemment documentaire que nous livre Marcus Lindeen, entièrement basé sur l’histoire réelle de deux hommes désirant changer de sexe.

Alors forcément la question du genre saute aux yeux et aux oreilles puisque c’est un sujet d’actualité un peu « brûlant ». Même si ce thème est intéressant, pour moi ce n’est pas le sujet de cette pièce : Orlando et Mikael ne s’inquiètent pas des différences non biologiques mais bien des inégalités biologiques. Aussi, je trouve qu’ici il est plus question de sexe et donc de désir : si je ne suis pas désiré en tant qu’homme, je le serai peut-être en tant que femme. Et vice versa.

Comment être aimé ? C’est difficile. Les personnages font un chemin particulièrement ardu et violent pour changer de « sexe », avoir des seins, un vagin… Et ce parcours insensé les mène vers une féminité qui finalement ne leur apportera que déconvenues :

Orlando – Au début, on en fait trop dans tout ce qu’on croit être féminin pour une femme. On surjoue, d’une certaine manière. Trop de maquillage, les cheveux trop longs, les talons trop hauts. Et plein de couleurs, de froufrous et Dieu sait quoi.

Mikael – Oui, tous ces trucs. Aucune femme n’a cette tête-là au quotidien, pour ainsi dire… De l’exagération. Exactement3 .

Ils découvrent la vie des femmes, au foyer, au travail, dans leur vie de tous les jours. Ils pensaient que ce serait « mieux »… Ils s’aperçoivent que non, ce n’est pas mieux, que leur changement de sexe est une erreur. C’est extrêmement touchant parce que ces hommes parlent de la condition de la femme. Ils ne sont pas féministes, Mikael étant même parfois aux limites de la misogynie :

Mikael – Et puis, je crois que je voulais me démontrer à moi-même, que j’étais capable d’accomplir ne serait-ce qu’une chose de toute ma putain de vie. Tu vois un peu l’échec que ça aurait été ? Que je sois un homme tellement raté, que je sois même pas capable de devenir une bonne femme. L’horreur4.

Par la description détaillée de leurs parcours, on entre au cœur des problématiques féminines.

Il y a dans ce texte une notion qui peut paraître anecdotique, mais qui m’a particulièrement interrogée. Les deux personnages évoquent à un moment leur désir de théâtre :

Orlando – En fait, j’ai joué un peu au théâtre. Quand j’étais adolescent, j’ai fait partie d’une troupe amateur à la Maison du Peuple de Södertälje. C’était formidable. Parfois, je restais en coulisses à essayer différents costumes et à me regarder dans la glace pendant des heures. Je m’amusais à faire semblant… Parfois, j’étais Greta Garbo dans le rôle de Christine… Ou alors j’étais Clark Gable en Rhett Butler, dans Autant en emporte le vent 5.

Quel meilleur lieu que la scène pour tous les travestissements, toutes les transformations et transgressions ?

Cette extravagance m’a immédiatement fait penser aux films de Pedro Almodovar et en particulier à son « Todo sobre mi madre » (Tout sur ma mère) qui m’avait bouleversée. Non pas tant parce qu’une mère perd son enfant, mais pour une scène que je garde à l’esprit qui se passe dans les bas-fonds de Barcelone : un rond-point fréquenté par des prostituées et des transsexuels.Pedro Almodovar crée des personnages à l’identité trouble, il sait merveilleusement les dessiner. Ils sont durs et fragiles à la fois, c’est cette dualité que je trouve très belle ; et cette dernière est infiniment présente dans le texte de Marcus Lindeen, plus précisément dans le personnage de Mikael. Cécilia Roth, l’actrice qui joue la mère dans le film d’Almodovar, dit, au sujet du père « travesti » de son fils Esteban, une phrase qui pourrait être la définition idéale d’Orlando et Mikael : « Elle a les pires défauts de l’homme et de la femme ».

Notes

1  Marcus Lindeen, « Les Regrettants », traduit du suédois par Esther Sermage avec le soutien de la Maison Antoine Vitez, 2007, p. 21.

2 Id., p. 7.

3 Id., p. 10.

4  Id., p. 16.

5  Id., p. 9.

Pour citer ce document

Léo Ferber, «« Tu crois vraiment que tu redeviendras un homme seulement parce qu'on te refait une bite ? »», Agôn [En ligne], Portraits, C'est quoi le problème ? - Regards croisés 2014 (Troisième bureau, Grenoble), mis à jour le : 20/05/2014, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=3034.