Aller à la navigation  |  Aller au contenu

C'est quoi le problème ? - Regards croisés 2014 (Troisième bureau, Grenoble)

Danièle Klein

En travers de la gorge !

Libres pensées et rêveries autour de La Gorge de Žanina Mirčevska, traduit du macédonien par Maria Béjanovska

L'auteure est née à Skopje. Žanina Mirčevskavit et travaille en Slovénie, où elle enseigne l'écriture scénaristique à l'Académie pour le théâtre, la radio et la télévision de Ljubjana. Elle est dramaturge en Slovénie, en Croatie, au Monténégro et en Allemagne. Elle est l'auteure d'une vingtaine de textes de théâtre, pour la plupart primés ou nominés pour le prix Slavko Grum du meilleur texte dramatique de l'année en Slovénie et dont plusieurs ont été joués dans différents pays d'Europe ainsi qu'en Russie et aux États Unis, notamment au New Modern Drama à New York, au Royal Court Theater à Londres, au Théâtre national de Skopje, au Théâtre de la jeunesse de Ljubljana et au MittelFest à Cividale del Friuli. En France, ses pièces ont fait l'objet de nombreuses lectures publiques et chantiers (à Grenoble, à Pont-à-Mousson, à Caen, à Val de Reuil, à Besançon, à Montbéliard et à la maison d'Europe et d'Orient à Paris) ainsi que sur France Culture. Esperanza a été créée par Patrick Vershuren au Tarmac en avril 2013.

Dialogue entre « ... - celui qui a mangé son nom » et « Edvard - le conseiller » et ...son père (extrait des dernières pages du texte) :

Va ! / Où ?... / En voyage. Tu pourrais partir au Guatemala, par exemple. Tu y trouveras peut-être la recette que tu cherches. / Quelle recette ? / Une excellente recette. Pour ne pas ressentir la faim, on y respire des torchons imbibés d'acétone. Des torchons trempés pour le petit déjeuner, pour le déjeuner et pour le dîner. Tu ne trouves pas ça super ? As-tu entendu parler du Guatemala ? Un pays magnifique. Est-ce que tu sais où se trouve le Guatemala ? Bien sûr que tu le sais. Tu sais tout, mais tu fais semblant de ne rien savoir. / Je n'ai rien fait, c'est clair ?/ RIEN ! / Moins fort, s'il te plaît. Tu vas réveiller ta mère morte. Et je ne suis pas sûr qu'elle soit ravie. / Maman !... / Laisse-la tranquille, qu'elle repose en paix. / Maman ! / Tais-toi ! / Comment m'appelait-elle ? / Qui ? / Sirma, ma mère, comment elle m'appelait ? / Comment elle t'appelait ? Comment veux-tu que je sache ? Je n'ai jamais été présent. Mon enfant. Mon fils... / Le prénom. Elle m'a bien donné un prénom ? / Bien sûr. / Lequel ? / Je ne me souviens pas. / Est-ce que je peux passer encore cette nuit ici ? / Ici, ce n'est plus chez toi. As-tu compris cela ? Tu peux passer la nuit dans la forêt, en cachette. / Il pleut. / Et alors...1

Un homme, « ... - celui qui a mangé son nom », se promène dans les bois ; tiraillé par la faim il se met à cueillir des pleurotes. L'affamé naïf qui chante une comptine se révèle être un ogre qui monte tout un projet d'entreprise imaginaire à partir de cette cueillette. Comme nous sommes dans un conte, le miracle survient : il se trouve que le pauvre chômeur est l'héritier du domaine qu'il volait et le voilà maître, libre de tout dévorer et de laisser libre cours à sa faim insatiable. Aucune morale, aucune humanité aucun lien social ne l'arrête. Tel le père Ubu de Jarry, il soumet chaque personne qu'il rencontre à sa tyrannie arbitraire et délirante. La pièce se construit ainsi au hasard de ses rencontres, tel un parcours de vie qu'on pourrait qualifier ironiquement d'initiatique ! Et paradoxalement, seules les personnes qu'il rencontre ont un nom : Tine, Sirma, Lolita, Dorijan - le cheval, Afrodita - la poule, Haribo - l'ours... Même les animaux ont un nom et parlent, comme dans les contes pour enfants. Lui (celui qui a mangé son nom) demeure  le seul non-nommé. Chaque séquence d'écriture commence d'ailleurs toujours par le nom de la personne rencontrée et le dialogue se marque simplement par une barre verticale, comme si la personne rencontrée conversait avec une entité, un principe, un monstre informel et immanent. D'où cette sensation permanente d'étrangeté, de danger et de mystère. Là encore nous sommes dans le conte et dans la fable.

Chaque rencontre nouvelle sert à alimenter et à exciter la faim insatiable de « … - celui qui a mangé son nom »,et cette boulimie terrifiante qui va jusqu'à l’anthropophagie se manifeste non seulement dans ses actes mais aussi dans son langage. Et c'est là ce qui m'a d'emblée séduit à la lecture de ce texte. La liberté de la langue, l’enchaînement surréaliste des idées, le foisonnement des mots comme si une fois ouverte aucun code, aucune règle ne pouvait fermer la vanne de l'imaginaire. Nous sommes là devant une farce poétique ou toute liberté de ton, de jeu est permise. Et la même liberté est laissée au metteur en scène car ce texte ne contient aucune didascalie. La scène se présente alors comme un creuset d'expérimentation et d'invention, entièrement libre, ouvert et à créer de toutes pièces, ce qui est très jouissif. L'auteur suggère que les douze personnages soient interprétés par quatre comédiens et deux comédiennes. Il n'est donc bien évidemment pas question d'incarnation dans ce théâtre-là mais de jeu, dans son aspect ludique : Comment changer de personnages ? Faut-il utiliser la marionnette, la vidéo ? Quel travail engager sur la langue, tellement délirante? Doit-on travailler sur la musicalité, sur le rythme ? Comment donner corps au texte et à l'acteur à partir de cet « espace vide » suggéré par l'auteur ? On est là aux racines du théâtre.

Jouissif aussi, et original, que l'auteur se serve de la farce pour expérimenter sa fable initiatique car c'est un genre fort peu utilisé dans le théâtre contemporain. Farce et fable initiatique donc. « … - celui qui a mangé son nom » est au début de la pièce chômeur, pauvre et affamé. Il erre dans les bois à la recherche de nourriture et dans ces bois il rencontre Edvard - le conseiller – qui se révèlera à la fin de la pièce être son père et Sirma, sa mère :

une vieille truie  grosse, gonflée, flasque et vêtue de noir se tient devant moi. D'après ses mains et ses jambes , je vois que ce n'est pas une femme mais une pieuvre. Elle m'attrapera par le cou avec ses tentacules, me serrera fort et ce sera la fin. La pieuvre s'approche de moi. Elle me regarde avec ses yeux jaunes et visqueux, m'entoure avec force de ses tentacules et je commence à perdre le souffle2

Sitôt retrouvée, « … - celui qui a mangé son nom » met sa mère au cercueil :

MAMAN ! Je le savais. Je savais que j'étais quelque chose de particulier. Je savais que je te retrouverai. […] Maman, sois gentille, couche-toi dans le cercueil, je t’appellerai, s'il le faut. Couche-toi et repose en paix. 3

Et de conclure, une fois sa mère enterrée : « À QUOI BON TRAVAILLER QUAND ON PEUT SE SERVIR4 ! ». Et voilà notre héritier richissime qui commence sa vie de nanti… Sa folie de dévoration l'amène à commettre les actes les plus injustes et les plus monstrueux : inceste / barbarie / viol / pédophilie / massacre de ses chevaux et de leur famille pour les manger / cannibalisme. Il va jusqu'à la dévoration de lui-même... De pauvre contrôleur d'autobus au chômage, mû par son insatiable appétit, il devient un tyran sans limite ni morale, sans foi ni loi. Cela pour finir, après avoir tout dévoré, par se retrouver errant, seul, rejeté par tous, chassé de ce qui était son domaine comme d'un paradis perdu, et toujours à la recherche de son propre nom5. L'avant dernière scène de la pièce se passe entre « … - celui qui a mangé son nom » et « Edvard - le conseiller du début » qui lui révèle comment il est né et qui est son père :

Quel était le prénom de votre mère ? / Son prénom ? / Oui, son prénom. / Je ne sais pas. / Sirma. Elle s'appelait Sirma. Et votre père ?... Avez-vous au moins demandé quel était le prénom de votre père ?...Tout le monde en a un qu'on le veuille ou non. / Il est mort. ? / Non pourquoi ? Il est vivant. Il n'était pas marié avec votre mère. Sirma ne voulait personne près d'elle, elle n'en avait pas besoin. En réalité, elle n'avait rien fait avec lui. Mais c'est arrivé. Une nuit de beuverie. / J'aimerais le rencontrer. / Votre père ? / Où est ce que je peux le trouver ? Où il pourrait être ? / Il est là devant toi... Et maintenant disparais. Si je pouvais je t 'aurais étranglé de mes propres mains.6

Le voilà donc chassé du paradis capitaliste et  déchu de sa royauté tyrannique ! Il se retrouve seul, pauvre et repart à la chasse aux pleurotes, comme au début de la pièce. Un ours, Haribo, prend pitié de lui et l'endort en lui chantant la petite comptine que lui-même chantait au début. Nous sommes bien dans un conte, les animaux  y parlent aux humains, nous sommes bien dans la farce, et le seul personnage qui prend pitié de notre anti-héros féroce dévorateur, enfant-roi rejeté par son père, orphelin de sa mère, porte un nom de marque de bonbons ! La boucle est bouclée, « … - celui qui a mangé son nom » n'a rien acquis et rien appris, même pas quel était son nom.

Ce texte est bien une fable qui nous parle de nous, de notre insatiable besoin de posséder, de consommer,  de notre aveugle gloutonnerie, fable qui parle du monde capitaliste dans lequel nous vivons et qui ne cesse de nous inventer de nouveaux désirs et de nouveaux besoins, de notre indifférence à tout et à tous, lorsqu'il s'agit de répondre à notre faim insatiable. Et cela sans donner de leçon de morale, uniquement par l'utilisation insolente et provocatrice des mots, de la langue et du théâtre. C'est une farce grinçante, irrespectueuse, d'une grande liberté de ton, quand bien même elle dénonce l'absence de toutes libertés.

Notes

1  Žanina Mirčevska, La Gorge, traduit du macédonien par Maria Béjanovska, Paris, L’Espace d’un instant, 2013, p. 79.

2  Žanina Mirčevska, La Gorge, op. cit., p. 22.

3  Ibid.

4  Ibid.

5  Voir l’extrait en exergue.

6  Žanina Mirčevska, La Gorge, op. cit., p. 79.

7 Ibid., p. 19.

Pour citer ce document

Danièle Klein, «En travers de la gorge !», Agôn [En ligne], Portraits, C'est quoi le problème ? - Regards croisés 2014 (Troisième bureau, Grenoble), mis à jour le : 20/05/2014, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=3036.