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C'est quoi le problème ? - Regards croisés 2014 (Troisième bureau, Grenoble)

Émilie Viossat

Un texte pas si rose !

« ROSE, ROSE, ROSE » de Malin Axelsson et Karin Serres, traduction et dramaturgie de Marianne Ségol-Samoy

Une histoire de frontières

Trois « autrices », comme elles aiment à se désigner, un titre trois fois rose, tout semble fait pour qu’à priori on pense avoir affaire à une pièce « féministe », avec toutes les réserves que cette étiquette peut soulever chez certains.

La citation en exergue de Simone de Beauvoir : « On ne naît pas femme, on le devient. » paraît elle aussi donner le ton et, en effet, d’une certaine manière la fable peut se résumer à ce propos : comment devient-on une femme ? C’est avant tout l'histoire d’un passage, du difficile virage à négocier entre enfance et adolescence et de ces instants cruciaux où surgissent les écueils : drogue, manque d’amour, difficultés à s’habiller, problèmes nutritionnels, mésentente avec les adultes, perte de confiance en eux, en soi, en la vie…

Les titres donnés aux scènes ne sont pas là pour contredire cette première impression puisqu’ils déclinent différents topoi liés à l’adolescence, de la question de la mort à celle de la « transformation1 » en passant par « des nichons, des poils et des boutons2 »!

Cette déclinaison d’« expériences » annoncée par le sous-titre de la pièce, « Expérience rose scientifique ordinaire d’être une fille » pourrait même faire craindre de laisser à la porte un éventuel lecteur masculin.

La frontière entre être fille et être femme peut-elle intéresser un (jeune) homme ? Que peut trouver un adolescent à la lecture de ce texte ? Se sent-il exclu, hors de la chambre, ou a-t-il l’impression de pouvoir, pour une fois, regarder par le trou de la serrure ? Difficile à dire pour moi, mais le texte m'a touchée d'une manière bien plus profonde qu'une simple histoire de femmes, écrite pour des femmes et par des femmes.

Certains passages comme les difficultés d'habillage dans une cabine d'essayage, les interrogations sur ce que mangent les mannequins, comme les moments plus durs où il est question d'agression résonnent à l'évidence différemment en fonction du lecteur ou de la lectrice mais ce phénomène ne peut se réduire au genre.

Sans doute la version donnée actuellement au théâtre Ung Scen/Öst de Linköping, en Suède, vient-elle, dès la distribution, contredire ce préjugé, du fait qu’elle est entièrement prise en charge par trois hommes.

L’invention d’un nouveau territoire

S’il est clair que dans une perspective vinaverienne c’est du côté du “paysage” que se situerait cette œuvre, il est peut-être plus juste encore d’évoquer un véritable pays pour désigner le fruit de cette collaboration cosmopolite. Peu rompue à la lecture de textes multilingues, et bien ignorante en matière de suédois, il m'a fallu en effet dépasser certains obstacles, faire confiance au texte et me laisser embarquer dans ce tourbillon expérimental. C'est ainsi qu'il m'a semblé, comme lorsqu'on voyage à l'étranger, devoir changer un peu mes habitudes de lecture et, pour un instant, suspendre les réflexes habituels pour prendre le temps d'observer et d'accepter une autre manière de fonctionner. À mon avis ce texte est donc une  preuve, et ce d'une manière très concrète, par la création artistique, qu'il est possible de mettre en acte cette Europe tant chahutée aujourd'hui, de s'adresser aux jeunes par-delà les différences et les frontières et de porter à leur attention une expérience ambitieuse.

Un processus d’écriture unique, rappelé par la mention « Version XVI franco-suédoise » fait exploser, je crois, la question de la langue qui devient ici un matériau polymorphe. Les autrices engagées dans l’aventure de Labo/073 parcourent sans cesse l’Europe, voyagent d’un pays à l’autre, physiquement comme au travers des textes qui s’écrivent et se traduisent aujourd’hui, et auxquels elles participent ou s’intéressent avec assiduité.

Depuis juillet 2008, des résidences d’écriture, des rencontres, des aller-retour au plateau est née une série de textes, de versions, dont nous avons aujourd’hui un état fixé pour la publication en France. C'est avec la curiosité d'un enquêteur que je suis allée glaner sur le blog de Karin Serres quelques traces de processus, là encore en des langues variées, et que j'ai pu constater l'enthousiasme et la persévérance qu'elles ont mis dans ce projet.

Écrit à plusieurs mains et dans différentes langues, le texte dépasse donc, à mon sens, toutes les frontières linguistiques, géographiques et génériques procurant une troisième dimension à la question de la réception.

Un lecteur de langue maternelle française entendra du suédois la musicalité et, de l’anglais aussi présent, notamment à travers le personnage de Justin Bieber Rose, des fragments de sens plus ou moins clairs pour lui. Ses compétences en langues comme sa capacité à se laisser entraîner par le flot de la parole dessineront un parcours unique dans la compréhension de l’œuvre.

Mamanrose : (..) La langue c’est la piste de danse sur laquelle nous dansons

Rose: Mais c’est tellement glissant

et ça me fait mal aux pieds4

Pour ces habitantes de l’Europe, la deuxième référence à Gertrude Stein est donc aussi profondément révélatrice et c’est sans doute cette seconde piste qui ramène le lecteur vers des sources internationales et surréalistes, fondamentales pour le texte. L'humour, les jeux de reprises, de superpositions, d'échos, comme les images surprenantes et insolites, en particulier le terme « catwalk » qui fait l''objet d'une page de calligraphie (sorte de Hello kitty à rebours ?) que l'on peut ramener à cette filiation, m'ont totalement séduite.

Le lieu qu’elles indiquent dès la didascalie initiale contredit les lois rationnelles de notre monde tout en convoquant des endroits bien réels où naissent les frictions de l’adolescence :

C’est une chambre de fille, un ailleurs, une discothèque, un espace où jouer (seul en duo ou en groupe), l’espace du déséquilibre, un pays limitrophe, un lieu de déguisement, de spectacle, de mise en scène (...)5

Inscrite jusque dans sa dimension visuelle, l’étrangeté de ce texte, surprend encore à un autre niveau. Celui-ci est en effet confectionné comme un audacieux patchwork.

Un calligramme est offert dès la page de titre et cette forme se retrouvera à deux autres moments de la pièce, interrompant l’acte de lecture linéaire.

D’un personnage à l’autre les répliques varient aussi du vers libre à la prose, et à l’intérieur les langues s’entremêlent ou se répondent sans systématisation apparente.

La structure éclatée a peut-être été le point qui m'a le moins convaincu, les saynètes s'achevant parfois un peu brutalement à mon goût alors que j'aurais souhaité voir évoluer des situations et certains personnages.

Cependant le souvenir que l'on garde de ce texte protéiforme est indéniablement la liberté extrême de l'écriture.

Plaisir de la liste, énumérations jubilatoires ou violence du silence, toutes les ressources du langage sont ici mises à l’épreuve du projet babélien. Variation sur le thème de la rose, des Rose, démultiplication des personnages à l’image des coffrets imbriqués les uns dans les autres ou des poupées russes que l’on retrouve à plusieurs endroits de la pièce, c’est un kaléidoscope vertigineux que proposent ces scènes “d’expériences” et l'on s'amuse beaucoup à les suivre. Reste donc au lecteur à sauter le pas vers cet étonnant continent et à suivre les conseils de Rosemary :

« Ouvrez-vous à Rose

ouvrez-vous aux images de Rose6 »

Notes

1  « ROSE, ROSE, ROSE », de Malin Axelsson et Karin Serres, traduction et dramaturgie de Marianne Ségol-Samoy, Version XVI franco-suédoise, 02/03/2014, p. 50.

2  Ibid., p. 30.

3  Pour en savoir plus, voir la présentation du projet sur le site de la SACD : http://entractes.sacd.fr/aci/laboo7_inAdT64.php?l=etrang.

4  « ROSE, ROSE, ROSE », op. cit., p. 24.

5 Ibid., p. 4.

6  Ibid., p. 22.

Pour citer ce document

Émilie Viossat, «Un texte pas si rose !», Agôn [En ligne], Portraits, C'est quoi le problème ? - Regards croisés 2014 (Troisième bureau, Grenoble), mis à jour le : 20/05/2014, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=3038.