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C'est quoi le problème ? - Regards croisés 2014 (Troisième bureau, Grenoble)

Estelle Moulard

Oasis de décélération

Le Champ de Pavel Priajko, traduit du russe par Tania Moguilevskaia et Gilles Morel

Extrait :

Le champ. Dans la journée. Pavel marche à travers

le champ et parle sur son portable, un écouteur

fourré dans l’oreille, l’autre pend.

PAVEL. – Moi personnellement, j’ai aucune intention de faire quoi que ce soit, Igor… Oui, je vais venir, je  vais prendre le volant et je vais continuer à travailler… Je vais écouter mon baladeur, je vais moissonner et j’en ai rien à foutre, c’est mon travail et ça m’est égal à qui ou à qui est la terre, je le fais… Terre… La Terre, elle est unique Igor ! Unique, tu comprends et transmets ça à l’autre débile ! Au début, je me suis mis putain à paniquer, mais ensuite je me suis repris, demande à Marina, elle me laisse jamais raconter des bobards, je suis travailleur agricole, putain, de père en fils !.. Ouais, tu comprends, ouais !!.. Et rien à branler ! Et ce soir quand ces hallucinations seront passées, parce qu’il peut pas y avoir autant de machines, faudrait être un con fini pour en sortir autant, j’irai m’acheter un nouvel ordi ! Un an et demi que j’économise ! Suffit, Igorieuk… Je le nique ton Vladimir Fiedorovicth, tu le sais ça ?!.. Suffit, Igor, finissons cette conversation qui mène nulle part !.. Et je te conseille de faire la même chose. (En souriant.) T’as rechargé ton téléphone ?.. Suffit, sois heureux, fais gaffe sinon je te passe devant… Suffit, salut.

Pavel éteint son portable. Il est rempli d’une terreur intérieure, mais il essaie de faire face.

PAVEL. – Y a tant d’oiseaux ! Tant de vie tout

autour ! À te rendre dingue.

Pavel regarde le champ. Il voit le champ, il voit le ciel, il voit le soleil chaud et il voit les moissonneuses-batteuses qui de tous les côtés moissonnent le blé.

Et ces moissonneuses-batteuses sont innombrables. Une fois de plus, la conscience de Pavel se laisse submerger par le fait que tout cela n’est qu’une hallucination parce qu’il ne peut tout simplement pas y avoir autant de machines. Il se couvre le visage avec les mains. Aussitôt, une bécassine des champs qui le survole lui chie sur la tête.

PAVEL. – Je me suis fait chier dessus par un oiseau ou quoi ?!

Pavel essuie la merde d’oiseau de ses cheveux du revers de la main.1

« Dédiée à la physique contemporaine » voici ce qu'annonce l'auteur comme on donne une clé de lecture, et le mystère à venir est planté. Le Champ est une pièce troublante, parce qu'il ne se passe presque rien et que c'est précisément ce rien qui va nous importer, au gré d'un mouvement dans lesquels les personnages s'agitent et s'affairent à la tâche, comme s'ils tentaient de tromper un vide existentiel, celui de la condition humaine peut-être. Igor, Pavel, Serguei, Marina et Alina sont cinq jeunes biélorusses dont l'activité est celle des champs et de la moisson, au cœur de l'été. Alors qu'ils paraissent livrés à eux-mêmes et qu'aucune pression extérieure ne s'exerce sur eux, ils moissonnent, moissonnent et moissonnent encore. Le temps semble leur courir après et leur imposer cadence soutenue. Derrière les personnages et la situation, Pavel Priajko écrit et décrit au contraire un temps qui s'étire, qui dure, qui déborde l'action. La tension de l'écriture est là, qui naît du frottement entre le rythme effréné de la moisson et le sentiment d'un étrange ralentissement. Les garçons moissonnent, et les filles, quant à elles, viennent les interrompre et les soustraire pour un court moment à la course que se livrent les moissonneuses, pour des histoires de téléphone, d'ordinateurs ou de talons cassés. Dans cette cavale contre le temps, les personnages peu à peu, sont pris d'une inquiétude, celle d'être allés trop loin, d'avoir moissonné au-delà des limites de leur champ, d'avoir moissonné les champs de l'Europe...

Le temps est relatif, Albert Einstein n'est pas très loin

Si la dédicace à la physique contemporaine déroute au premier abord, elle devient bientôt un indice riche et éclairant. Lorsqu'entre 1905 et 1915, Albert Einstein dévoile sa théorie de la relativité, c'est un tournant scientifique irréversible qui aura permis d'aller au-delà de la physique classique. Le temps et l'espace sont relatifs à la position et à la vitesse de l'observateur, en fonction notamment de leur attraction (masse). Nous pouvons alors relier cette théorie aux personnages du Champ. En somme, plus nos personnages vont vite, plus le temps se dilate et se ralentit. La physique dite classique se caractérise par une forte emprise des mathématiques et du déterminisme. Le clairvoyant Heinsenberg sera le physicien de... l'incertitude ! On ne peut plus désormais prédire avec déterminisme et certitude les phénomènes qui nous entourent. Principe d'incertitude et théorie de la relativité, voilà qui réintroduit du mystère et donne matière à réflexion, à rêveries.

L'écriture de Pavel Priajko nous donne à voir des individus dont le milieu rural et agricole se caractérise par un attachement à la terre. Igor, Pavel, Serguei, Alina et Marina paraissent attirés par la terre, comme si l'attraction terrestre avait sur eux une incidence fondamentale. De cette attraction ils ne parlent pas, peut-être même ne la perçoivent-ils pas. La physique classique s'incarne notamment dans la figure de Newton et de sa théorie de la gravité. Attraction – gravité – attachement. Comme s'il s'agissait de gravité, les personnages sont reliés à la terre, attirés physiquement par une force mystérieuse, profonde. Dans notre monde contemporain, la terre agricole et rurale sonne aux oreilles des citadins majoritaires comme les vestiges d'un monde ancien, traditionnel. Cette pièce peut se lire comme la tension entre deux mondes : un premier monde traditionnel (sur le modèle déterministe de la physique classique) et un monde nouveau, moderne, sur la base d'une physique contemporaine qui fait de la relativité, de l'incertitude et donc de la liberté ses principes fondamentaux. Si on voulait représenter visuellement le mouvement des personnages et de la pièce, on pourrait le voir ainsi : le mouvement vertical de la gravité (ou de l'attachement à la terre) exerce une influence sur le mouvement horizontal de l'écoulement du temps, qui se ralentit. Par cette force d'attraction, les personnages se voient privés de liberté. Pavel Priajko nous dit aussi l'enfermement de ces jeunes pris au piège dans un monde qui ne leur offre pas l'horizon d'un ailleurs, d'un dehors. Se propage la sensation que ce poids de l'attraction les empêche de fuir et de prendre le temps à bras le corps, de se l'approprier. En franchissant sans le savoir les limites de leur champ, ce sont les moissonneuses-batteuses qui les conduisent vers un ailleurs, qui fuient pour eux.

La Biélorussie, entre la Russie et l'Union européenne

Ils sont en plein champ, au milieu de ces terres agricoles qui s'étendent à perte de vue,  mais l'horizon apparaît bouché, obstrué. L'immensité des champs résonne pour nous comme une image de la liberté, mais ce champqu'imagine l'auteur est au contraire un espace confiné. Le monde dépeint par Priajko est un monde clos, enfermant. Ils moissonnent leur champ, ne semblent connaître que ce monde, rien n'est dit d'un possible extérieur, d'un possible macrocosme. Ils sont comme piégés. La fin de la pièce ouvre cependant une brèche, un sillon possible. Errants et juchés sur leurs engins, ces jeunes Biélorusses animent le ballet des moissonneuses-batteuses, le ballet de la condition humaine. Isolés, le champ et les personnages qui l'habitent se situent dans un espace-temps trouble, dans l'entre-deux d'une terre tiraillée entre la Russie et l'Union européenne. Le Champ nous raconte un bout de la Biélorussie, de la double attraction des frontières russes et européennes sur ce territoire. À la fin de la pièce, Marina exprime la volonté de se retrouver seule avec Igor, de se désolidariser du groupe, de la collectivité. Elle veut son « propre feu », témoignage d'une émancipation vis-à-vis de l'injonction à l'être ensemble promue par l'ancienne doctrine soviétique. « La terre est effrayante en dessous » : rien n'est dit de cette tension souterraine, mais l'écriture de Pavel Priajko parvient à nous en donner la sensation. Dans un mouvement de fuite et d'attraction quasi-inconscient, eux et leurs moissonneuses dérivent vers l'ouest, sur les champs de l'Europe. Les machines sont allées trop loin comme si elles avaient voulu leur montrer le chemin d'une autre voie possible, creuser un sillon nouveau, celui d'une trajectoire vers l'inconnu. C'est à ce moment qu'ils s'arrêtent, qu'ils descendent de leurs moissonneuses comme on se met hors du temps.

Le silence d'une condition humaine

Le théâtre de Priajko est un théâtre qui tente de dire l'indicible, qui essaie de s'introduire dans ces endroits où la parole de l'homme ne peut pas. Ses personnages parlent oui, mais ils ne disent rien et l'usage de la parole se rapproche davantage d'une fonction de barrage contre l'ennui, le vide et l'immensité de l'existence. Tout va très vite, ils se créent des histoires, de bijoux, de sorties en discothèque, de jalousie, sans que rien n'aboutisse. Au-delà de leurs paroles et de la seule situation, Le Champ nous fait entendre autre chose que leurs paroles et nous montre autre chose que la situation. La voix de l'écriture devient voix de la condition humaine. Agitation et paroles triviales s'effacent peu à peu de nos oreilles qui nous font alors entendre le silence de l'homme, le silence de la condition humaine. À la lecture, on imagine le vide et le silence qui s'immiscent entre chaque prise de parole. Bavarde et silencieuse à la fois, l'écriture de Priajko décrit le va-et-vient entre un microcosme bruyant et un macrocosme silencieux. Elle scrute avec minutie jusqu'aux mimiques des personnages comme on ferait un zoom. Ainsi, devient palpable  l'immensité macroscopique du monde, et de l'homme qui l'habite. Entre réalisme et atmosphère métaphysique, Le Champ est une pièce multidimensionnelle. L'écriture de Priajko est tendue entre deux pôles : l'un, au plus près des personnages, l'autre au plus loin, comme l'observateur en retrait. Drôle et tragique à la fois, ce théâtre qui peut pencher vers l'absurde, a de quoi supporter la comparaison avec l'œuvre de Beckett... Le théâtre de Priajko a cela de commun avec le théâtre de Beckett qu'il tente de dire la condition humaine par le truchement d'un regard posé sur des particules élémentaires (pour reprendre le titre du roman de Michel Houellebecq, référence ici encore à la physique contemporaine...).

Dans son essai Accélération –  une critique sociale du temps –, le philosophe allemand Hartmut Rosa posela question de notre rapport à la temporalité dans un monde où la vitesse est une injonction omniprésente. Les « oasis de décélération » dont il parle sont des espaces qui ralentissent volontairement cette quête de la vitesse, les « oasis de décélération » dont il parle, offrent, le temps d'un arrêt, la possibilité de la réflexion. Le théâtre peut faire partie de ces « oasis de décélération » nécessaires, la pièce de Pavel Priajko nous en donne ici l'occasion, saisissons-là !

Notes

1  Pavel Priajko, Le Champ, traduit du russe par Tania Moguilevskaia et Gilles Morel, Russie, Novaia, 2008, p. 36-38.

Pour citer ce document

Estelle Moulard, «Oasis de décélération», Agôn [En ligne], Portraits, C'est quoi le problème ? - Regards croisés 2014 (Troisième bureau, Grenoble), mis à jour le : 20/05/2014, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=3042.