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Saison 2013-2014

caroline châtelet

Comment j'ai écrit certains de mes livres de Raymond Roussel , L'Arve et l'aume d'Antonin Artaud, Marie Immaculée de Jean-Patrick Manchette, mise en scène de Mirabelle Rousseau

À fond les formes

1 À découvrir les trois nouvelles créations du collectif T.O.C. , on pourrait s'interroger sur les points communs existant entre les auteurs choisis : Raymond Roussel , Antonin Artaud et Jean-Patrick Manchette . Mais la question est hasardeuse et amènerait à s'interroger, du même coup, sur les accointances entre Gertrude Stein , William S. Burroughs , ou encore Philip K. Dick , tous précédemment adaptés par la compagnie. Alors plutôt que d'élucider les choix de langues, on préférera s'en tenir à la question des formes élaborées. D'autant que cette préoccupation est majeure pour le T.O.C. Après avoir développé ces dernières années – parallèlement à des spectacles collectifs – un cycle de conférences théâtrales, la compagnie s'intéresse aujourd'hui à des propositions installant une plus grande proximité avec le public. Si l'on suppose que ce choix de créations légères – tant techniquement qu'humainement – s'inscrit dans un contexte économique tendu, il y a chez le T.O.C. une façon de faire nécessité vertu. Assumant intelligemment ses choix, la compagnie et sa metteuse en scène Mirabelle Rousseau s'attachent à élaborer la forme idoine pour chaque écrit et chaque auteur. Ainsi, Comment j'ai écrit certains de mes livres de Raymond Roussel, L'Arve et l'aume , adaptation par Antonin Artaud d'un chapitre de La Traversée du miroir de Lewis Carroll et Marie Immaculée de Jean-Patrick Manchette, en investissant intégralement la Générale , ont occupé des espaces singuliers de cette ancienne usine. Tandis que le premier jouait dans un dispositif quadri-frontal, le deuxième s'installait dans un recoin de la mezzanine et le troisième baladait le spectateur du bar jusqu'à la « chambre » de Marie. Mais en dépit de leurs différences, ces spectacles partagent des points communs. S'y joue la même étude minutieuse des textes, la même réflexion quant à l'espace et la même exigence d'endurance physique et verbale demandée aux comédiens. Car de la veillée funèbre de Comment j'ai écrit... contraignant Raymond Roussel (Laurent Charpentier) à demeurer dans son cercueil, à L'Arve et l'aume poussant Alice (Émilie Paillard) à toutes les contorsions, jusqu'au lit où s'ébattent Marie Immaculée et son amant (Estelle Lesage et Étienne Parc), chaque forme constitue une gageure pour les acteurs. Des défis d'autant plus stimulants à découvrir qu'ils renvoient aux spécificités de langues, de styles et de sujets. Ainsi, les acrobaties d’Émilie Paillard dans son armoire évoquent autant la folie langagière d'Artaud, son goût pour les néologismes insensés et les torsions lexicales, que la difficulté de la jeune Alice à saisir ce que lui dit Dodu Mafflu. Pour Comment j'ai écrit certains de mes livres , la veillée funèbre résonne avec la mort suspecte de Raymond Roussel et permet, avant d'évoquer son ouvrage posthume, de brosser à grands traits sa vie littéraire (aussi inattendue qu'incomprise). Quant à Marie Immaculée , le scénario érotique inédit de l'auteur de polars Manchette donne lieu à une proposition géniale par son jeu et son dispositif. Dans ce récit inachevé à la fin encore abrupte, Marie, jeune aristocrate française naïve et peu dégourdie, décide de suivre un jeune sans-le-sou révolutionnaire et déserteur, s'initiant grâce à lui aux rudiments de la rhétorique politique et de l'amour. Entre érotisme joyeux et humour libertaire, Marie Immaculée offre un parcours initiatique aussi fripon que féroce, le manque d'originalité amoureuse de l'amant soulignant sa vision révolutionnaire très théorique et manichéenne. Dans la petite chambre – où les spectateurs du premier rang touchent presque le lit – il s'agit de faire théâtre de tout : les sauts d'enfants sur le matelas disent les ébats sexuels, les draps et couvertures deviennent baluchons pour la fuite des amants. Un double emploi permanent du moindre artifice qui, au-delà de ses aspects ingénieux et plaisant, renvoie pertinemment à l'écriture « à double-fond » de Manchette, où la pochade le dispute à la conscience politique. Si la force de ces trois propositions est encore un brin inégale, Marie Immaculée demeurant la plus aboutie – peut-être aussi parce que le T.O.C. partage avec Manchette ce mélange d'esprit de sérieux et de ton distancié et caustique –, leur découverte conjointe les révèle, les nourrissant l'une l'autre. Travaillées avec la même rigueur dramaturgique, elles déploient dans des tonalités multiples un théâtre de chambre cohérent, aux stations différentes : chambre de l'enfance, du rêve et de l'éveil aux sinuosités de la langue dans L'Arve et l'aume , chambre d'apprentissage amoureux et politique dans Marie Immaculée , chambre mortuaire où se dit l'éternelle incompréhension dans Comment j'ai écrit certains de mes livres .

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L'Arve et l'aume © Muriel Malguy

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Comment j'ai écrit certains de mes livres © Muriel Malguy

3 Comment j'ai écrit certains de mes livres de Raymond Roussel, L'Arve et l'aume d'Antonin Artaud, Marie Immaculée de Jean-Patrick Manchette, mise en scène de Mirabelle Rousseau – collectif T.O.C. - http://le-toc.blogspot.fr/

4 à la Générale, à Paris du 13 au 16 mai 2014 - http://www.lagenerale.fr

5 L'Arve et l'aume sera à Avignon (en partenariat avec la Manufacture) du 8 au 15 juillet 2014 - http://www.lamanufacture.org/

6 Marie Immaculée sera à Avignon (en partenariat avec la Manufacture) du 12 au 19 juillet 2014 - http://www.lamanufacture.org/

Pour citer ce document

caroline châtelet, «Comment j'ai écrit certains de mes livres de Raymond Roussel , L'Arve et l'aume d'Antonin Artaud, Marie Immaculée de Jean-Patrick Manchette, mise en scène de Mirabelle Rousseau», Agôn [En ligne], Critiques, Saison 2013-2014, mis à jour le : 08/12/2015, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=3058.