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C'est quoi le problème ? - Regards croisés 2014 (Troisième bureau, Grenoble)

Thierry Blanc

Porosités…

À propos de « Bienveillance » de Fanny Britt

Table des matières

Fanny Britt

Originaire d’Amos (Québec), Fanny Britt grandit à Montréal. Autrice et traductrice, diplomée de l’École Nationale de Théâtre du Canada, elle est très impliquée dans la promotion des nouvelles écritures dramatiques. Elle a écrit une dizaine de pièces dont Chaque jour, éditée au Canada en 2011, et Couche avec moi (c’est l’hiver) mise en scène par Geoffrey Gaquère. En 2008, avec ce dernier et Johanne Haberlin, qui mettra en scène deux de ses pièces, elle fonde le Théâtre Debout. Elle a traduit une quinzaine de pièces du répertoire contemporain, telles que Le Pillowman de Martin McDonagh et Après la fin de Dennis Kelly, produites au Théâtre de La Licorne (Montréal). Avec Bienveillance, en tournée au Québec début 2014, elle reçoit le Prix Littéraire du Gouverneur général.

Bienveillance

« Entre la bonté et moi, il y a une autoroute de campagne devant un verger. Vouloir être bon, c’est vouloir atteindre un pommier pour cueillir une pomme alors que je suis de l’autre côté de l’autoroute 1 . »

Depuis son accident, dans le petit village de Bienveillance, le petit Zachary est plongé dans un état végétatif. La cabane dans l’arbre s’est effondrée, et c’est toute une famille qui s’effondre à son tour. Tenue pour responsable, la plate-forme d’appel d’urgence chargée de faire acheminer les ambulances est poursuivie en justice par la mère et le beau-père du jeune garçon, Isabelle et Bruno. Face à eux, Gilles Jean, l’ami d’enfance de Bruno et narrateur, revient. Dix-sept ans qu’ils ne se sont pas vus. Le cabinet d’avocat qui l'emploie l’a désigné pour défendre ladite plate-forme d’appel. Le temps d'un repas, Gilles Jean, confronté à Bruno et Isabelle ainsi qu'à sa mère, voit surgir contradictions présentes et blessures du passé. De l'intenable de ce malaise surgissent les fantômes silencieux des frères et celui de la figure du père, inconnu à jamais, juge/commandeur implacable avec son fils.

Le village de Bienveillance n’existe pas. Ou plutôt si. Il existe dans nos têtes. Il est l’endroit exact de nos souvenirs et des traces douloureuses ou tendres de l’enfance. Il est notre direction originelle, le point de retour auquel, même si l’on n’y revient jamais, on sera invariablement toujours convié. Il est notre rémission et notre inusable tourment...

La grande force de la matière textuelle que propose Fanny Britt ici est la porosité. Porosité des langues et de leurs différentes strates, porosité du temps, porosité du bien et du mal dans les agissements des protagonistes... Une porosité qui permet à l’auteur de présenter un monde complexe et beaucoup plus profond qu’il n’y paraît au premier abord.

Matière textuelle, donc, poreuse dans sa langue d’abord. Différents niveaux de langages sont en effet traversés ici. Le québécois côtoie l’anglais ; normal nous sommes au Canada. Deux autres strates de langues apparaissent aussi : la langue des gens de Bienveillance, rugueuse et fleurie, et la langue de Gilles Jean, citadine et aseptisée. Avec un point de rencontre des deux se réalisant dans le changement de statut de Gilles Jean tout au long de la pièce. De protagoniste il devient narrateur/spectateur de sa propre histoire et vice-versa. Dans ce passage vers la narration, la langue se densifie. Elle se fait porteuse de puissantes images poétiques éclairant davantage les enjeux des personnages, et complexifiant radicalement les situations.

Zachary, c’est le fils d’Isabelle.

Quatre ans.

[…]

Zachary est disparu.

Pas dans le sens de kidnappé ni dans le sens de mort mais disparu quand même et puis-je ajouter que disparaître c’est assez vaste comme mot

Ça implique le contraire d’apparaître, c’est plus que l’absence, c’est le contraire de la présence, ça contient inexorablement l’idée de la douleur

C’est pour ça que je dis que Zachary est disparu

Il est disparu sur un lit d’hôpital de région qui sont les meilleurs parce qu’on n’attend jamais à l’urgence mais qui sont les pires parce qu’on n’a jamais ce qu’il faut pour guérir les tragédies Zachary est couché là dans le coma depuis trente-huit jours, disparu 2 .

Poreuse ensuite temporellement. Les fantômes du passé ne cessent d’habiter le présent et de l’influencer. Les trois frères par les vides qu’ils laissent pèsent lourdement sur le présent et deviennent la boussole involontaire de toute la vie de Gilles Jean, ainsi « qu’un grand vent de frères fantômes3 » dans les cheveux de sa mère. Et le fantôme du père jamais connu, convoqué par Gilles Jean à chaque prise de décision importante, revient impitoyablement le désapprouver.

Poreuse enfin dans la construction des personnages. Ici pas de manichéisme. Les comportements de chaque personnage ne peuvent être décrits simplement. Et la présentation qu'en fait Fanny Britt, rien qu'en introduction de sa pièce est savoureuse :

Gilles Jean. Narrateur. Avocat séparé de lui-même, 39 ans. ( A )

Bruno Green. Locateur d'outils, amoureux et endeuillé, 39 ans. ( B )

Maman . Syndicaliste. Elle se déplace toujours avec ses fils fantômes, 63 ans. ( M )

Isabelle Jacques. Adjointe administrative. Son fils est dans le coma, 29 ans. ( I )

Marc Raymond. Avocat, associé chez Raymond Raymond Black. Âge sans importance. ( R)

Hercule Jean . Père fantôme de Gilles. Potier, fabricant de cerf-volants, mécanicien, poète, suicidé. Il a l’âge qu’il avait au moment de mourir, donc pas très vieux. ( H) 4

Alors oui, la mère crie en permanence et se conduit comme une parfaite syndicaliste intégriste insupportable, mais ses trois enfants disparus repositionnent notre regard sur son comportement. C'est vrai que Marc Raymond, le patron de Gilles Jean, parle comme un infect businessman et pourtant la soudaine brèche qu’il révèle à Gilles Jean au détour d’une conversation de couloir réussit à apaiser notre vision de lui. Bruno, l'ami « nounours » si bon, peut devenir un immense déversoir à ordures lorsqu’il lâche son cœur trop longtemps contenu. Gilles Jean, partant d’un acte condamnable et que l’on pourrait rapidement juger comme un « salopard » d’avocat d’affaires, désamorce nos propres jugements par le regard qu’il porte sur ses agissements lorsqu’il endosse son statut de narrateur.

Tout en délicatesse, Fanny Britt esquisse leurs frontières intérieures et cherche à les mettre en « équilibre » fragile. Elle use ainsi pour creuser cet équilibre de nombreuses bascules, dont la principale est ce va-et-vient incessant de la narration vers le dialogue. Brisant l'action ici, interpellant le public là, et convoquant parfois même des fantômes pour mieux décaler le récit et révéler les clairs-obscurs complexes des protagonistes. Jubilation folle pour un interprète, acteur ou lecteur public, et nécessitant une immense maîtrise de son art. L'obligeant sans cesse à creuser lui-même cet équilibre avec le public, pour mieux le lui faire ressentir dans les personnages.

À chaque rupture, Fanny Britt nous force à un pas de côté et réussit à éclairer différemment une même scène en cours de route.

Gilles Jean:

Je devrais y aller

Je pense que je devrais y aller

Devant l’amour

Parce que je pense que ce que Bruno vient de faire là juste maintenant c’est de me parler de son amour pour moi eh bien devant l’amour j’ai trois phrases :

« J’ai quelque chose sur le feu »

« J’ai une autre ligne je te rappelle »

Et

« Je devrais y aller »

Si ça peut consoler Bruno Green de Bienveillance mon ami d’enfance

« Je devrais y aller » est réservée aux déclarations qui me bouleversent

« Je devrais y aller », dans ma bouche, la plupart du temps ça veut dire je t’aime 5

Et c’est dans cette porosité de construction que se révèle pleinement la puissance principale du texte : la tendresse. Fanny Britt aime profondément ses personnages. Elle les défend même dans les pires situations, et nous les peint de couleurs contradictoires. Elle aborde leurs parcours, leurs souffrances et leurs joies avec bienveillance. Elle ne cherche jamais à condamner qui que ce soit, mais à mieux comprendre pour mieux se rapprocher et dévoiler. Elle nous propose d’observer avec fraternité et amour ces êtres si fragiles, se déchirant sans vraiment comprendre pourquoi, tout occupés qu’ils sont à ne pas voir agir les fils du passé. Dans ce travail de recomplexification du monde, Fanny Britt nous rend soudain des mondes lointains plus familiers, et réussit même à déconstruire nos préjugés face à eux. Chacun pourra en effet se retrouver dans les contradictions et les atermoiements de Gilles Jean.

Et lorsque la pièce se termine, nous sommes face à un malaise et un peu perdus. Perdus, car dans l’impossibilité de juger sereinement un monde redevenu sous nos yeux si complexe. Alors un monde complexe, certes. Mais peuplé d’êtres qui le sont tout autant. Et auxquels nous devons accorder toute notre bienveillance...

Notes

1  Fanny Britt, « Bienveillance », version 1.2, automne 2011, p. 4.

2 Ibid., p. 18.

3 Ibid., p. 21.

4 Ibid., p. 2.

5  Ibid., p. 39.

Pour citer ce document

Thierry Blanc, «Porosités…», Agôn [En ligne], Portraits, C'est quoi le problème ? - Regards croisés 2014 (Troisième bureau, Grenoble), mis à jour le : 12/07/2014, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=3059.