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C'est quoi le problème ? - Regards croisés 2014 (Troisième bureau, Grenoble)

Guillaume Cayet et Samuel Pivo

Les Jeux de l’amour et du mensonge

À propos d’Illusions d’Ivan Viripaev, traduit du russe par Tania Moguilevskaia et Gilles Morel

Ivan Viripaev est auteur, comédien et metteur en scène, né à Irkoutsk (Sibérie) en 1974. En 2001, il fonde (avec Elena Gremina notamment) le Teatr.doc à Moscou, lieu alternatif – symbole du renouveau théâtral russe –, se revendiquant comme le « centre de la pièce nouvelle et sociale » en Russie.

Depuis sa découverte en France et sa consécration avec des textes comme Les Rêves, Genèse 2, Oxygène, Danse Delhi,l’écriture de Viripaev ne cesse de nous surprendre. La langue et le système viripaevien nous parviennent une nouvelle fois avec force et audace lors de la lecture, par Troisième Bureau, de son texte Illusions (avant sa mise en scène en mars 2015 à Bar-Le-Duc par Julia Vidit) dans une co-traduction de Tania Moguilevskaia et Gilles Morel.

Quatre présences, quatre voix en quête d’une histoire : celle qu’ils nous raconteront ce soir, qu’ils tenteront de nous raconter, malgré les circonvolutions d’une parole sans cesse interrompue, corrigée, complétée. L’histoire de deux couples octogénaires, qui à l’aube de leur mort, semblent se raconter l’histoire de leur amour. Ce sont deux couples d’amis (Sandra et Dennis, Margaret et Albert) qui se connaissent depuis plus de cinquante ans. L’argument paraît simple, et puis finalement non : cela serait trop facile.

PREMIERE FEMME – Bonjour. Je veux vous parler d’un couple marié. Des gens formidables. Ils ont vécu ensemble cinquante-deux ans. Cinquante-deux ans ! Ensemble tout le temps. Une vie très bien remplie. Une vie pleine ! Un très bel amour. Elle se prénommait Sandra, lui Dennis. Quand Dennis a eu quatre-vingt-deux ans, il est tombé gravement malade. Il a pris le lit pour ne jamais se relever. Et voilà qu’un jour, il a senti qu’il était sur le point de mourir. Il a appelé sa femme Sandra. Elle s’est assise au bord de son lit. Dennis a pris sa main et s’est mis à lui parler. Il a eu le temps de lui dire tout ce qu’il voulait. Tout ce qu’il avait à lui dire1.

Car la mort survient et les langues se délient, sauf qu'elles se délient pour mentir, et re-mentir encore. Alors on meurt d'un mensonge, apaisé ou affolé, achevé par celui qu'on a proféré ou celui qu'on a entendu. Mais ces mensonges sont au service de grandes questions sur l'amour. L'amour peut-il être réciproque ? Partagé ? C'est un marivaudage qui engage la question du mensonge, et uniquement par le mensonge semble-t-il, qui s'invente chez ces quatre vieillards. Une illusion comique. Tout est arrivé à terme, et à la fin, on refait le contrat, on regarde qui l’a respecté, qui n’a pas rempli les clauses. Alors Dennis révèle qu’il n’a jamais aimé que Margaret, et c’est l’engrenage. A quatre-vingt ans, ils remettent tout en cause, pratiquent ces petites expériences cruelles avec les sentiments qui sont d'habitude l'apanage des adolescents. Est-ce que tu m’aimes ? On va jouer à un jeu, celui de la bouteille, et je vais te dire que je ne t’ai jamais aimé, pour te voir souffrir, et mourir dans ta souffrance, et mourir dans ma souffrance. Marivaudage métaphysique ? Jeux de l'amour et du mensonge ? Ils se jurent, se promettent qu'en fait, ils ont toute leur vie aimé l'autre, celui ou celle qu’ils ont épousé. Ou bien ils s’avouent qu’ils avaient un amant, une maîtresse, et que c’était leur vieil-le ami-e, celui ou celle que l’autre aussi connaît depuis toujours, avec qui on a partagé le mensonge. « Il doit pourtant bien y avoir quand même un minimum de constance, dans ce cosmos changeant ? », demande Margaret à la fin de la pièce, avant de se donner la mort. Et cette questionest bien la problématique développée dans ce texte. Il devient à un certain point impossible de séparer l'amour dans chaque couple de l'amour qui lie ces deux couples. Quel que puisse être le récit de l'amour, la seule assurance est qu'ils sont quatre à s'aimer. Donc, un marivaudage métaphysique de quatre vieillards qui s’aiment. Un enclos. Voilà ce que raconte cette pièce. L’amour semble être un tout que se partagent ces quatre personnages, indistinctement.

Mais ça serait trop simple ! Puisque les quatre personnages de la pièce ne sont pas les quatre personnages… du récit. Voici le deuxième récit, celui spectaculaire du dispositif viripaevien. Les deux vieillards et les deux vieillardes n'ont de présence que dans les mots, et c'est à deux jeunes hommes et deux jeunes femmes que Viripaev donne la charge de raconter cette confusion. Quel est alors le statut de la parole ? Cela n'est pas une situation qu'on va jouer. Cela s'approche du conte, un conte à quatre voix, sans l’être tout à fait. La grande question de ce texte, ce n'est pas : qu'est-ce que ça raconte ? Ni même, est-ce que ça nous parle ? Tout cela est évident. Dans le flou, c'est évident. Dans le fond, c’est évident. Dans la forme, moins. De fait, l'enjeu du texte est moins thématique qu'esthétique. Face à Illusions, il s'agit moins de déterminer ce qu'il raconte que comment il le raconte.

Alors intervient le regard du metteur en scène. Pour Julia Vidit, il faut trouver dans ce texte le degré-zéro du plateau, celui de la vérité. Comment dire, simplement dire, dans l’illusion la plus constante, comment trouver la constance dans cette illusion-là ?

Bien sûr ce texte, on le découvre en lecture. Exercice particulier qui peut, bras grands ouverts, tirer un texte vers le haut ou l'enfoncer, tête basse, dans la boue. Lire sur papier, entendre lire (passer la frontière de l’oralité) et voir jouer, on le sait, sont trois exercices absolument différents. Illusions passe haut la main les deux premières épreuves. Il faudra attendre encore quelques mois pour savoir si ce texte passe également haut la main la troisième épreuve.

Notes

1  Ivan Viripaev, Illusions, traduction française de Tania Moguilevskaia et Gilles Morel, tapuscrit, p. 1, 2011.

Pour citer ce document

Guillaume Cayet et Samuel Pivo, «Les Jeux de l’amour et du mensonge», Agôn [En ligne], Portraits, C'est quoi le problème ? - Regards croisés 2014 (Troisième bureau, Grenoble), mis à jour le : 19/10/2014, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=3120.

Quelques mots à propos de :  Guillaume Cayet et Samuel  Pivo

Guillaume Cayet est dramaturge ; Samuel Pivo est auteur. Tous deux formés à l’ENSATT, ils ont encadré l’équipe de rédaction de la gazette pour l’édition 2014 du festival Regards croisés.