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Points de vue

Quentin Rioual

« Alors bien sûr, ça va mal chez vous mais ça va très mal aussi chez moi. Et c’est pas seulement ça qu’on aurait à se dire1. »

Sur l’Appel de La Colline du 10 décembre 2014

1 Honorable rassemblement des professionnels du spectacle vivant et des arts plastiques que celui qui eut lieu ce mercredi dans la grande salle de La Colline, à l’initiative du Syndeac et de sa présidente, Madeleine Louarn.

2Stéphane Braunschweig de souligner que nombre de personnes perdent en ce moment leur emploi dans le spectacle vivant et les centres d’art. Benoît Lambert de rappeler la réalité du paradoxe bourdieusien des deux mains de l’État : les services publics doivent contrecarrer l’effet même de ce qui est décidé et mis en place par les services de l’État. La doxa indépassable du libéralisme économique comme modernité nécessaire après la Chute du Mur a rendu impossible la pratique des choses désintéressées. Depuis 1993 et la Démission de l’État 2, la misère s’est sans aucun doute aggravée, comme l’inertie politique. « Que peut-on penser d’élus qui annoncent des catastrophes les larmes aux yeux ? » (Benoît Lambert). Jean-Pierre Vincent de souligner que les politiques ne vont plus au théâtre ni dans les lieux de culture en général, réalité même pas niée par les élus du Blanc-Mesnil qui, selon Xavier Croci, dirent avoir pris la décision de fermer le Forum sans même l’avoir fréquenté une seule fois. Hervé Pierre de lire les mots de Denis Podalydès, Emmanuelle Béart, Stanislas Nordey et Pascal Rambert, selon qui « ces derniers mois, des verrous ont sauté », et d’associer la Société des Acteurs français au mouvement de solidarité naissant. Se suivront ainsi une dizaine d’artistes et directeurs et directrices de structure, parmi lesquels Maguy Marin qui, très applaudie après sa prise de parole, dut retenir les larmes d’une pensée en proie à la réalité la plus humaine : la finitude qui ne peut permettre qu’on diffère la nécessité que soient accompagnés par l’art, par ce « toucher des choses » offert, les êtres en devenir que sont les enfants et les adolescents d’aujourd’hui. Madeleine Louarn d’estimer que « ce soir, c’est une nouvelle séquence qui commence » par cet Appel et une lettre ouverte à la ministre de tutelle, Fleur Pellerin, symbole s’il en est du politique qui ne lit ni ne rêve plus3. Il ne fallait plus que ce rappel : la seule personne française titulaire à la commission Culture du Parlement européen est une députée Front National, Dominique Bilde.

3Si le constat fait par Arnaud Meunier est juste : que loin de l’ambition culturelle française d’antan, le champ politique n’a presque plus désormais de véritable considération envers le monde artistique ; l’Appel du 10 décembre manque cruellement d’ambition. Si la situation est dégradée à ce point, faut-il en rester aux admonestations ? Jean-Paul Angot, lorsqu’il s’indigne contre les « hommes gris » qui appliquent les décisions politiques dans les ministères, de qui parle-t-il ? Des hommes de Bercy ou de ceux que tout le monde dans la salle connaît : Michel Orier, Laurent Dréano ? Que feint-on de faire en appelant publiquement ceux que l’on appelle déjà en privé ? Croit-on ainsi émouvoir les spectateurs fidèles voire ceux qui n’entrent pas dans les théâtres ? Avec une répercussion médiatique encore faible, cet Appel prête le flanc à ce qu’il tend à dénoncer4. Si l’on peut encore passer du temps à réunir des personnes toutes d’accord sans que rien ne soit décidé pour concrètement montrer que des villes sans art sont des villes sans hommes, alors c’est que les choses peuvent aller leur cours encore quelque temps au moins. En Belgique où les Finances – entre autres – sont désormais aux mains du parti nationaliste flamand, les structures culturelles fédérales ont été touchées par un plan de réduction des dépenses sans précédent, alors même que des institutions comme La Monnaie venaient tout juste de recouvrer leur stabilité financière5. Pourquoi ne pas initier à l’échelle des villes et pays touchés par l’obscurantisme anticulturel un vaste black out qui conduirait à une visibilité réelle par l’absence d’art pendant quelques jours voire quelques semaines ? Le public n’en sortirait pas indemne car touché directement par les rideaux baissés, comme cela avait été symboliquement fait au festival d’Aix-en-Provence cet été par l’équipe de Katie Mitchell et de Raphaël Pichon au Théâtre du Jeu de Paume6. Ou s’il restait inerte, comme devant les disparates mais significatives fermetures ou censures, c’est que le temps est plus grave encore. Qu’il ne s’agit plus d’allumer des flambeaux dans les esprits, comme l’a revendiqué Arnaud Meunier dans les mots de Victor Hugo, mais qu’il s’agit de rendre son importance à l’esprit lui-même et à son œuvre possible.

4Faute de moyens, les tribunaux de Seine Saint-Denis mettront plusieurs mois, au lieu de quelques jours, à traiter la demande de cessation de paiement du Forum du Blanc-Mesnil, laissant ainsi pendant tout ce temps le personnel sans ressources. Sciences en marche vient d’inaugurer un Tumblr destiné à exhiber ruine et ruines des universités françaises7. Art, justice, recherche… Énumérer ce qui s’effrite en France pourrait faire l’objet d’un jeu patient. Mais pour que, dans ce contexte, l’Appel des artistes ne paraisse pas être un bavardage de nantis, il faudrait davantage que la parole non performative des assemblées unitaires. En touchant l’écueil du rassemblement indolore, la bonne volonté du 10 décembre 2014 s’est muée en réunion corporatiste de bon aloi. Il y a fort à parier, malheureusement, que cet Appel ne reste pas dans les annales, même si parfois ce qui ne touche pas le contemporain touche l’Histoire. Que succèdent au sentiment de désolation et de honte, des initiatives flamboyantes: que toutes les structures ferment ensemble et sine die, et l’on verra peut-être les politiques comprendre le rôle essentiel que jouent les hétérotopies.

Notes

1  Gilles Deleuze. Introduction d’une conférence sur l’acte de création, à la FEMIS en 1987. https://www.youtube.com/watch?v=7DskjRer95s.

2  In : Bourdieu, Pierre. La Misère du monde. Paris : Seuil, 1993.

3  Significativement, la ministre s’est avérée incapable d’évoquer ou citer une œuvre de Patrick Modiano, prix Nobel de Littérature deux semaines plus tôt (Canal +, le dimanche 26 octobre). Elle a poursuivi en indiquant qu’elle n’avait pas ouvert un livre depuis deux ans.

4  Il n’y a qu’à voir, c’est symptomatique mais classique, les premiers commentaires des lecteurs du Monde.fr : http://www.lemonde.fr/culture/article/2014/12/11/des-artistes-lancent-l-appel-du-10-decembre_4538281_3246.html

5  L’Opéra Royal a consacré une page de son site à sa situation économique, et un triangle en bas de page circule sur toutes les pages pour permettre d’y accéder : http://www.lamonnaie.be/black-out  

6  La séquence peut être revue en ligne : http://culturebox.francetvinfo.fr/festivals/festival-international-dart-lyrique-daix-en-provence/trauernacht-nuit-de-deuil-au-festival-daix-2014-159165

7  http://universiteenruines.tumblr.com/

Pour citer ce document

Quentin Rioual, «« Alors bien sûr, ça va mal chez vous mais ça va très mal aussi chez moi. Et c’est pas seulement ça qu’on aurait à se dire1. »», Agôn [En ligne], Points de vue, mis à jour le : 24/11/2015, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=3130.