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Saison 2014-2015

Frédérique Villemur

You are my destiny (Lo Stupro di Lucrezia)

Angélica Liddell, de stupre et de sang

1 Voici une pièce de théâtre qui dérangera plus d’une féministe, plus d’une femme, autant dire plus de la moitié de l’humanité, troublera certains hommes. L’histoire est connue : il s’agit du viol de Lucrèce, par Sextus Tarquin, fils du roi de Rome. L’outrage devient exceptionnel par les conséquences qu’il entraîne : suicide de Lucrèce, renversement de la tyrannie et proclamation de la République1.

2Mais de tout cela nous n’entendons rien ici. Car Angélica Liddell dans You are my destiny 2  s’insurge contre la vertu du geste héroïque de Lucrèce. Elle se « révolte contre (sa) récupération politique », voulant « parler du désir, du pouvoir du sexe sur la volonté ; [son] intention était de comprendre Tarquin3 ». Voilà qui est dit.

3C’est donc « IRRÉMÉDIABLEMENT (à) une histoire d’amour » que nous devrions assister. Au fatum de la passion amoureuse destructrice. Et que de la douleur surgisse une vérité. « Ce qui m’intéresse, explique-t-elle, ce n’est pas l’ordre social mais le désordre des sentiments. Comprendre la relation entre le désir et la douleur4 ». Angélica Liddell renverse donc les lignes de l’histoire de Lucrèce rapportée par Tite-Live5, et traduite en un long poème par Shakespeare6, pour transformer la haine née de l’humiliation, et retourner la vengeance en un cri d’amour. Ce que Shakespeare, tout en condamnant Tarquin, laissait entrevoir dans l’instant précédant le viol : « Hateful it is — there is no hate in loving7 ».

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© Brigitte Enguérand

4Des hommes qui battent la guerre avec de grands tambours violemment frappés, et placés au niveau de leur sexe8 ; des peaux tendues, frappées, triturées, il y en a dans cette pièce où Lucrèce se tord les seins à pleine poigne, où tels des pénitents les hommes se flagellent de torchons gorgés d’eau qui crachent sur scène leurs désirs. Douze hommes, autant de Tarquin. Des corps d’hommes suppliciés adossés en équerre au mur, jambes écartées, criant de douleur leur désir physique face à Lucrèce. La Liddell, elle, passe éponger leurs souffrances en tendant sur leurs visages des linges qu’elle plonge dans des sceaux et embrasse leurs corps. Dans une scénographie flamboyante où le palais des Doges à Venise apparaît couleur sang, elle se détache vêtue d’un blouson noir et d’une jupe bouffante de tulle vert, parfois se dédouble dans cette autre Lucrèce (Lola Jiménez) tandis qu’elle orchestre en maîtresse-femme les actions scéniques. Un crime de passion : rien ne restera qui sera enterré pour revivre éternellement aux enfers l’incandescent amour. Ce que recherche Angélica Liddell, c’est une intensité qui mette hors de soi, qui traverse de part en part et les corps et l’espace. La démesure orgiaque tourne à la torture des hommes, victimes de leurs désirs. Mais Angélica Liddell se trouve piégée par son propre jeu, elle qui dit ne pas parler de la guerre des sexes, règle ses comptes avec sa mémoire : à commencer par Venise, où elle a éprouvé le dégoût de son corps et de son existence, un dégoût où les fluides de la chair se conjuguent avec les méandres des canaux. Là, elle reçut en 2013 le Lion d’argent de la Biennale et vécut l’humiliation d’une passion dévorante dont elle n’est pas encore revenue. Et c’est ce qui fait problème. Liddell nous impose le détournement d’une première horreur par l’assomption d’un autre obscène, celui de sa propre scène traumatique dont elle se gave, comme elle engloutit les bouteilles de bière à s’en rompre le cou. Piétine des grappes de raisin déposées au sol comme des bouts de chair, nue dans un sacrifice expiatoire, orgiaque jusqu’à l’ivresse masturbatoire. N’ouvrant dans ce chaos aucune voie politique, elle tente de détourner le dionysiaque vers une mystique personnelle qui laisse le spectateur à l’extérieur de son histoire. On se lasse de longues séquences complaisamment provoquantes. Et le fil se relâche : on ne sait quel parti-pris sera tenu jusqu’au bout, si ce n’est celui d’une dissolution finale, où le fossoyeur l’attend. Le fossoyeur, c’est toujours celui qu’elle désire aimer. Et qui prend figure de destin. Alors qu’elle veut croire à une rédemption.

5« Et voilà comment un violeur fit de moi son amante. Car, de tous les hommes qui m’entouraient, père, époux et ami, fanatiques de ma vertu, esclaves de leurs ambitions, avec sur leur couteau mon sang encore chaud, le seul qui ait parlé d’amour, le seul qui n’ait pas parlé de patrie, le seul qui n’ait pas parlé de gouvernement, le seul qui n’ait pas parlé de guerre, le seul qui n’ait pas parlé de politique, le seul qui ait préféré tout perdre en échange d’un instant d’amour, c’est le violeur, c’est Tarquin » conclut Angélica Liddell dans la version publiée de sa pièce9. Au cœur de cette irréductible pulsion dans le désir, elle confond violence et amour, refusant de prendre en charge la dimension politique de l’intime quand tout rapport de sexe implique un rapport de pouvoir. Angélica Liddell se situe en-dehors du temps de l’Histoire. Oubliant ce qui dans le rapport au corps relève d’une domination capitaliste et patriarcale, elle oblitère la dimension politique du viol, en particulier à une époque où il est mobilisé de manière systématique comme arme de guerre. Quand on pense aux femmes yézidies enlevées par les membres de Daech ou aux enfants nés des viols du génocide rwandais, comment soutenir ce propos : « J’ai voulu voir l’homme dans sa fragilité à l’instant où on le voit dans la situation du bourreau » ?

6You are my destiny appartient au « Cycle des résurrections » (Épître de saint Paul aux Corinthiens, You are my destiny, Tandy 10), dont il forme avec La Maison de la force un diptyque. Mais il manque ici l’intensité de ses dernières pièces, de Todo el cielo sobre la tierra (El sindrome de Wendy, 2013), de la Casa de la Fuerza (2009), où à Venise déjà, elle faisait l’expérience de l’humiliation dans la passion et explorait le champ du désir entre douleur et plaisir jusqu’à l’automutilation sur scène. À cette guerre des sexes dont elle refuse le nom de sexes, pour ne garder que le sexe en partage jusqu’à la mort et la résurrection des corps, Angélica Liddell attend en bonne victime une salvation. Si dans cette histoire il n’y a pas de mauvaise victime dont on ne pourrait jouir, tout reste pris à un dualisme judéo-chrétien : satanique et sainte toute à la fois, telle se voudrait Angélica Liddell. Un coq noir herminé de plumes blanches, à la crête iroquoise rouge, pousse un cri strident au milieu de volées de cloches, tenu par un travesti en costume orthodoxe, la face peinte en rouge. Dans un paganisme nourri de scènes folkloriques marquées par l’esthétique de Paradjanov (dans le montage des symboles, La Couleur de la grenade reste le référent principal de cet imaginaire11), une odeur orthodoxe (« trop droite » précisément) tente d’enrayer le fol débordement. Trois chanteurs ukrainiens chantent a cappella la Lucrezia de Haendel, et des chants de leur pays. L’angélisme guette et plane au-dessus du stupre. Angélica Liddell manque son but, piégée par le dualisme et l’excès, son volcanisme s’épuise dans l’ambiguïté du désir, et pire, se clôt sur un happy end parodique qui n’affirme rien.

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© Thierry Pasquet

7Rien sinon des noces dignes d’Hollywood avec cette voiture descendue du ciel tel un deus ex-machina, surplombée d’une chimère avachie aux ailes déployées, et épuisée. Montent alors les notes de You are my destiny (1958) de Paul Anka qui ouvre à son tour une larmoyante play-list de guimauve et sucreries en tous genres, depuis A far l’amore comincia tu (1977) de Raffaella Carrà à Gloria (1979) d’Umberto Tozzi, vite gagnée par la gestuelle de Michael Jackson et les rythmiques plus lourdes de House, où dans un dernier geste de cabaret, la Liddell enlève sa culotte et la lance au public. La fin de la fin se veut joviale, délurée, emportée dans le siècle. Lucrèce reste inatteignable.

Notes

1 Voir : Frédérique Villemur : « Le suicide de Lucrèce ou la République à l’épreuve de la chasteté, dans les arts des XVe-XVIIIe siècles », in Jean-Claude Arnould, Sylvie Steinberg (éd.), Les femmes et l'écriture  de l'histoire (1400-1800), Publications des universités de Rouen et du Havre, 2008, p. 381- 404. Ainsi qu’à paraître : Frédérique Villemur, Des Lucrèce pour une seule femme.

2 Angélica Liddell, You are my destiny, avec Joele Anastasi, Ugo Giacomazzi, Fabián Augusto Gómez Bohórquez, Julian Isenia, Lola Jiménez, Andrea Lanciotti, Angélica Liddell, Antonio L. Pedraza, Borja López, Emilio Marchese, Antonio Pauletta, Isaac Torres, Roberto de Sarno, Antonio Veneziano et le chœur ukrainien, Anatolii Landar, Oleksii Ievdokimov, Mykhailo Lytvynenko, Festival d’Automne à Paris, Odéon-Théâtre de l’Europe, 3-14 décembre 2015. En tournée : Comédie de Valence, 23-24 janvier 2015.

3 Angélica Liddell, propos recueillis et traduits par Christilla Vasserot pour le Festival d’Automne à Paris.

4 Idem.

5 Tite-Live, Histoire romaine, Livre I, chap. 57-60. L’histoire se déroule à l’époque mythique de la Rome des rois, vraisemblablement vers 509 av. J.-C.

6 Shakespeare, Lucrece, 1594.

7 « Shameful it is; ay, if the fact be known: Hateful it is; there is no hate in loving: I'll beg her love ».

8 Ces tambours qui lancent la clameur du désir masculin, nous les retrouvons dans « Jai Ho! (You Are My Destiny) » , de l’album Doll domination (2008) des Pussycat Dolls dont le clip montre les rapports de sexe dans les transports en commun indiens.

9 Angélica Liddell, Your are my destiny (Le viol de Lucrèce), traduit par Christilla Vasserot, Besançon, Les Solitaires Intempestifs, 2014, p. 35.

10 Textes publiés aux Éditions Les Solitaires intempestifs, 2014.

11 Sergueï Paradjanov, Sayat Nova (La Couleur de la grenade), 1968.

Pour citer ce document

Frédérique Villemur , «You are my destiny (Lo Stupro di Lucrezia)», Agôn [En ligne], Critiques, Saison 2014-2015, mis à jour le : 01/03/2016, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=3136.