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Points de vue

Alice Carré

Par-delà le mirage

Ouvrir la scène aux migrants

 « Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien »

Article 13 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948

1Il rayonne intact par-delà les mers, le mirage d'un Eldorado européen qui se fabrique dans les consciences de milliers d'hommes. Pas étonnant que l'image de l'Europe soit encore celle d'une terre bénie des dieux puisque le néo-colonialisme continue de transplanter les richesses naturelles, énergétiques, culturelles - ramenées à un exotisme rentable - du Sud au Nord, dans le secret de la corruption, sous-couvert de solidarité internationale ou de bonnes œuvres caritatives. Là-haut, on a le visage pâle et le ventre replet, là-haut, on travaille un mois et on nourrit toute sa famille pour l'année, là-bas, la corruption n'a pas encore pris racine autant qu'ici. Pas de coupures de courant - et dis, d'où leur vient l'énergie ? Des portables et des ordinateurs à gogo à l'ère du tout électronique - et dis, d'où vient la columbite-tantalite ? Une véritable mythologie fondée sur un écart de droits.

2Pour rejoindre le mirage, on s'embarque à dos de zodiac de fortune, à la coque tangente, à travers la Mare Nostrum qui est toujours aussi capricieuse depuis les Anciens. Et le printemps 2015 a été horriblement meurtrier : le 12 avril, 400 migrants ont disparu, 40 le 16 avril, 700 le 19 avril. Des chiffres qui s'accumulent, de quoi concurrencer la mémoire du naufrage de Lampedusa en octobre 2013 qui détenait jusque-là le record de l'horreur. Mais il ne suffit pas d'égrener une déploration lancinante du bulletin météorologique, de s'en laver les mains en tapant sur le dos des passeurs, d'agiter les chiffres avec une obscène compassion statistique, peut-être faudrait-il se dire que la fermeture des frontières n'y fera rien. Reconnaître, enfin, les responsabilités de l'Occident dans ces conflits, cette misère, cette absence de perspectives nationales qui conduisent au départ. Proposer une vraie politique migratoire qui dépasse la régulation restrictive des flux. Cesser les ponctions occidentales vers l'Afrique et l'hypocrisie des discours.

3Si l'immigration est une question sociale majeure au sein du débat public - voire le fond de commerce de nombre de partis, Le Monde diplomatique rappelle à ce titre qu' "En France, où la part des étrangers ne dépasse pas 6 % de la population totale, le Front national (FN) joue sur la peur de l’invasion pour gagner du terrain dans les scrutins locaux ou nationaux1" - elle n'est encore que peu saisie par les artistes et discutée sur scène. Sans doute parce que les enjeux esthétiques et politiques qu'elle convoque sont infiniment complexes.

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Le Dernier Caravansérail (Odyssées) , Théâtre du Soleil, Cartoucherie, 2003 © Michèle Laurent

4Pourtant, le spectacle d'Ariane Mnouchkine Le Dernier Caravansérail (2003) montrait de spectaculaires déferlements de vagues menaçant de petits esquifs, repoussés par les garde-côtes australiens suspendus à des cordes. Pas à pas, le théâtre du Soleil suivait le départ, le trajet, la fuite d'Afghans, d'Iraniens, d'Irakiens, de Kurdes, rencontrés pour certains par la metteure en scène à Sangatte. Pas à pas, elle démêlait les histoires, construisant un équilibre entre fiction et réel et faisant jouer à des comédiens étrangers des histoires inspirées des leurs dans une forme odysséenne.

5Sur la scène du théâtre de la Commune aujourd'hui, aucune ambiguïté sur le statut de ces huit hommes qui viennent du Bangladesh, du Burkina-Faso, de Côte d'Ivoire. Ils habitent tous, avec 70 autres sans-papiers, au 81 avenue Victor Hugo (qui donne son nom à la pièce), dans un pôle emploi désaffecté.

6Faire entendre la voix des laissés pour compte. Dénoncer la fabrique du sans-papier. Montrer ceux qui œuvrent aux petites besognes de notre société dans l'ombre et rasent les murs pour rentrer chez eux, tel est le but d'Olivier Coulon-Jablonka, Barbara Métais-Chastanier et Camille Plagnet, pour cette troisième pièce d'actualité commandée par le théâtre de la Commune. Afin qu'ils sortent de la peur, de la clandestinité et que là, dans les lumières d'un théâtre, ils témoignent. Le simple fait de les voir alignés face à nous dans un Centre Dramatique National, sachant que l'équipe de direction a pris la décision de les rémunérer au chapeau faute de pouvoir les recruter légalement, et qu'eux-mêmes surtout se livrent au grand-jour au risque d'être reconduits aux frontières, provoque déjà une grande émotion.

7Les voir faire face à ceux qu'ils ne côtoient jamais - la population d'un théâtre. Car ces lieux de sociabilité blanche, où ils sont en minorité et risquent d'attirer l'attention et les contrôles au faciès, sont à fuir comme la peste.

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 81, avenue Victor Hugo, Théâtre de la Commune, mai 2015.

8On entendra pourquoi ils sont arrivés là. Pour certains, une question de mirage, pour d'autres, pour fuir des conflits, des persécutions, la misère.

9On évoquera ceux qu'ils ont abandonnés sur la route. Leur survie. Les périls endurés quand on considère que sa vie ne vaut pas plus que le prix d'une épingle.

10Et on verra que cela arrange tout le monde de fabriquer du clandestin.

11De pouvoir faire travailler au noir une main d'œuvre au rabais qui n'a aucun droit.

12Cela n'a pas lieu que chez les récoltants saisonniers en Espagne, dans les boîtes de sécurité, dans les entrepôts. Cela a lieu à la préfecture de police, dans les centres de rétention, dans les commissariats, c'est-à-dire précisément là où on les poursuit, les enferme ou les contrôle. Schizophrénie du système. La parabole de Kafka Devant la loi, entendue en ouverture du spectacle résonne de façon effrayante pour décrire cette justice à la carte, au faciès, cette duplicité d'un système pourtant présenté comme inébranlable. De même que l'homme de la campagne attend sa vie entière que le gardien lui ouvre la porte de la Loi jusqu'à apprendre que cette porte n'était que faite pour lui, le demandeur d'asile se trouve face à un enfer administratif où les règles changent sans cesse sans jamais être explicitées et équitables.

13C'est ce que rapporte le journal Lundimatin 2, montrant la relativité des décisions rendues par l'OFPRA3. "Il y a des réfugiés à la mode", des conflits plus médiatisés que d'autres et face auxquels l'émotion populaire fera une place plus favorable. Alors on statue. Et on refuse les demandes à tour de bras, préférant "produire du sans-papier" que du "demandeur d'asile" à qui des droits devraient être accordés. Si les affaires de sans-papiers sont censées être gérées en interne, au niveau national et non à l'échelle européenne - chacun lave son linge sale en cachette -, ces compétences ont été transférées du ministère des Affaires étrangères au Ministère de l'Intérieur depuis que Nicolas Sarkozy a été Ministre de l'Intérieur : "On ne considère donc plus les demandes d’asile en lien avec des relations internationales ou des enjeux géopolitiques, mais seulement dans une logique de contrôle et de gestion de l’immigration ."

14Le cinéma documentaire a pris les devants pour traiter de cette question, on peut penser par exemple à Etranges étrangers de Marcel Trillat, qui s'intéressait en 1970 aux conditions de vie des travailleurs immigrés dans les taudis et bidonvilles de Seine-Saint-Denis. Plus récemment, Sylvain Georges filmait l'attente et les conditions de vie des migrants à Calais dans Qu'ils reposent en révolte (2014). C'est aussi aux traversées vers l'Europe que s'intéressent les documentaristes, comme en témoigne Les Messagers d'Hélène Crouzillat et de Laetitia Tura, qui prenait comme angle la disparition des corps des migrants engloutis par les frontières autour de Melilla, entre le Maroc et l'Espagne, et le rôle des gardes côtes espagnols et marocains dans ces "morts sans sépulture4". La programmation du Mois du documentaire en novembre 2015 rendra d'ailleurs compte de l'importance de ce thème en proposant un focus sur les "Figures de migrants".

15Malgré un engouement certain du théâtre contemporain pour le matériau documentaire, le questionnement du réel et la présence sur scène de témoins, la figure des migrants et a fortiori des sans-papiers est encore peu représentée. Certes, l'exil est une thématique récurrente du spectacle vivant, mais il est encore peu question de l'exil clandestin, et l'on questionne davantage le déracinement dans une perspective identitaire et poétique, avec une tendance psychologisante et héroïque, que dans une perspective politique. Si les hommes et femmes de théâtre ont plus de difficultés à exprimer cette réalité, ce n'est pas seulement parce que les rapports entre le théâtre et LE politique battent de l'aile, pas seulement parce que ce genre d'histoire pas très divertissante ne rapportera pas un kopek et "qu'on ne peut pas se le permettre en ce moment", c'est aussi à cause du positionnement complexe que ce sujet implique. Comment se positionner par rapport à ces histoires et les faire entendre quand justement les témoins sont planqués dans des squats et réduits au silence ? Comment parler en tant qu'artiste non-migrant ? Est-il plus juste de laisser la parole aux migrants, comme le fait 81 avenue Victor Hugo en évitant le pathos et en inventant une forme d'effacement du théâtre devant le témoignage ? Doit-on choisir de garder le filtre du documentaire pour oser prendre la parole sur un tel sujet à l'instar du théâtre-documentaire sachant que l'objectivité adoptée ne sera qu'apparente et d'autant plus pernicieuse ? Faudrait-il renoncer à l'écriture et à la transformation du réel par l'art et n'est-ce pas leur rôle, justement, que de transformer ? Est-il important de rapprocher le spectateur du migrant en brisant la séparation symbolique spectateur / acteur ? Pour atténuer la gêne du face à face entre acteurs/témoins et spectateurs, certains artistes, comme Stefan Kaegi du Collectif Rimini Protokoll ont recours à un dispositif immersif. Cargo Sofia-Avignon (2006) plaçait effectivement le public dans un camion traversant divers territoires et le trajet ouvrait à une réflexion sur l'immigration, la marchandisation et les minorités. Mais il faudrait s'attarder sur l'ambiguïté de la notion d'"expérience", valorisable ici en tant qu'elle sort le spectateur de sa position de témoin passif, mais qui tend à exotiser le vécu migratoire et risque de glisser vers le tour-opérateur dépolitisé. Le dispositif fait aussi appel à la notion connexe d'"authenticité" en recrutant deux "vrais" routiers bulgares pour conduire le camion. Une démarche similaire était adoptée dans le spectacle Ticket (2008) du collectif Bonheur Intérieur Brut, compagnie de théâtre de rue : "un documentaire-fiction sur l'immigration clandestine. Du théâtre immersif et d'urgence, qui nous confronte à l'expérience physique du voyage, du noir, de la peur, et de l'espoir d'une vie meilleure5." L'idée de sortir de la distanciation des récits médiatiques pour expérimenter au plus près la sensation d'un migrant enfermé dans un camion vient incontestablement d'une intention louable, mais  il reste quelque chose d'obscène dans la recréation fictive et édulcorée des conditions de transit. On pourrait reprocher à ce genre de proposition de faire primer l'originalité formelle et la recherche d'un concept attractif sur le propos.

16Mais les spectacles qui ont recours aux témoignages, repliés derrière une apparente neutralité esthétique, n'échappent pas à l'ambiguïté : comment ne pas céder au business du témoin ? Au trafic d'histoires traumatiques surfant sur l'émotivité coupable de la classe moyenne ? Au système bouffeur de larmoiements et ravaleur de ses propres excréments tant qu'il peut rapporter un petit buzz médiatique ?

17Le texte de Michel Simonot, Le but de Roberto Carlos qui suit de façon poétique l'Odyssée terrible d'un jeune migrant jusqu'à son élan pour gravir la frontière et tenter l'exploit du footballer Roberto Carlos, "légendaire parce qu'il est impossible6", s'ouvre sur la question de l'observateur de ces histoires. Le texte rappelle en ouverture notre ambiguïté occidentale face aux naufrages nombreux à travers ces mots de Lucrèce : "Il est doux, quand la vaste mer est soulevée par les vents, d'assister du rivage à la détresse d'autrui ; non qu'on trouve si grand plaisir à regarder souffrir ; mais on se plaît à voir quels maux vous épargnent7 ." La position contemplative du témoin immobile, sage ataraxique, sans affect, calme face à la violence du monde, répond à celle du curieux, tirant un certain plaisir du malaise et de la culpabilité, énoncée par Voltaire : "C'est la curiosité qui fait courir sur le rivage pour voir un vaisseau que la tempête va submerger8." La question de la prise de parole, de l'ambivalence de la position des artistes et de tout occidental entendant ces récits est ici posée. C'est l'impossible rencontre entre l'art et le réel à laquelle pourtant on ne doit pas renoncer. Le but de Roberto Carlos, c'est sans doute aussi rappeler que l'art impossible est nécessaire.

18Que l'art s'attache aux mirages.

19Que l'art soit modeste et politique.

20Qu'il se mette au service du réel pour en défaire l'évidence.

21Qu'il ne laisse pas ces histoires de notre temps aux politiques dont la popularité augmente proportionnellement au nombre de reconductions aux frontières.

22Que l'art porte la parole des sans voix.

Notes

1  "Quarante ans d’immigration dans les médias en France et aux Etats-Unis", par Rodney Benson, Le Monde Diplomatique, mai 2015.

2  https://lundi.am/La-fabrique-du-sans-papier.

3  Office français de protection des réfugiés et apatrides.

4  Mots issus du texte de présentation du film.

5  http://ticket.bib.free.fr/

6  Claudine Galea, Avant-propos de la pièce Le But de Roberto Carlos, Michel Simonot, Quartett, 2013.

7  Lucrèce, De la nature, livre deuxième.

8  Voltaire, Dictionnaire philosophique , "curiosité", librement adapté par Michel Simonot.

Pour citer ce document

Alice Carré, «Par-delà le mirage», Agôn [En ligne], Points de vue, mis à jour le : 28/03/2016, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=3173.