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Saison 2014-2015

caroline châtelet

Ibsen : Gespenster, par la compagnie Markus&Markus

Dépassés par la mort

1 Dans le cadre de la dixième édition de Premières, festival organisé conjointement par le Maillon – scène européenne, le Théâtre National de Strasbourg et le Badisches Staatstheater de Karlsruhe, la compagnie Markus&Markus a présenté Ibsen : Gespenster , spectacle au propos percutant.

2Publiée en 1881, Les Revenants d'Henrik Ibsen met notamment en scène, à travers l’évocation d'une bourgeoisie hypocrite, minée par l'alcoolisme et la débauche, un homme suppliant sa mère de l’aider à mourir. Si Ibsen : Gespenster (= Ibsen : Les Revenants) de la compagnie allemande Markus&Markus n’est nullement une adaptation de l’œuvre de l'auteur norvégien – seul l’extrait opposant mère et fils sera lu –, ce sont bien les questions de l'euthanasie et de l'accompagnement vers la fin de vie qui traversent la création. Cette problématique aussi morale que politique – la façon dont une société traite ses morts instruisant aussi sur la façon dont elle considère ses vivants –, Markus&Markus l'aborde en mêlant travail documentaire et fiction théâtrale. C'est par une succession de morts célèbres tirées du répertoire théâtral, opératique comme cinématographique que débute le spectacle (de Tristan et Iseult de Richard Wagner à Roméo et Juliette de Shakespeare). Ce serait comme une tentative d'épuiser le sujet par l'énumération de ses représentations et ses archétypes, l'épuiser pour pouvoir ensuite le traiter sans clichés. Joués sur le mode de la farce par les comédiens Markus Schäfer et Markus Wenzel, ces extraits donnent une tonalité ironique et distanciée. On pourrait croire l'affaire pliée – et attendre une galéjade d'une heure tente –, d'autant que le générique qui suit (parodie de Game of Thrones situant virtuellement les lieux du récit) prolonge ce sentiment de dérision. Mais quoique fréquemment convoquées par l'équipe, la légèreté et la distance n'oblitèrent en rien la gravité du propos. Traitant de l'euthanasie à travers le parcours réel d'une candidate à la mort, le spectacle dépasse rapidement le seul registre ironique pour renvoyer chacun à l’hypocrisie autour de cette question. Après le générique débute le récit par le menu de l'aventure. Des vidéos rendent compte sur un grand écran des différentes étapes de ce parcours, des démarches auprès d'associations pour trouver la personne idoine aux rencontres avec un pharmacien jusqu'à la mise en bière de Margot. Pendant ce temps, le plateau accueille la fiction et le réinvestissement du récit par le théâtre. Sur une scène blanche, occupée d'objets dont le spectateur comprend progressivement le sens de la présence, les deux comédiens mettent la table, la décorent, ou encore installent des fleurs dans un chariot. L'omniprésence de la couleur violette arborée ostensiblement, le kitsch de certains bibelots prêtent d'abord à sourire. Ils suscitent ensuite une puissante émotion, le spectateur prenant progressivement conscience qu'ils appartiennent à l'octogénaire allemande, leur utilisation ayant été décidé par la compagnie et Margot. Si la dérision et l'ironie affleurent encore, la pudeur domine. Plutôt que d'incarner – il y aurait quelque chose d'obscène à jouer cela – les comédiens rendent compte, réactivent, cahiers à la main. Héros orphelins de ce projet dont on perçoit à quel point il les a dépassé, ils font de ce spectacle autant une reconstitution qu'un ultime rite funéraire dédié à la géniale vieille dame. Minutieusement écrit, avec une dramaturgie finement articulée jouant sur le décalage et le contrepoint permanents des actions et de leur signification, Ibsen : Gespenster est en permanence sur le fil. Du grotesque on bascule dans l'émotion, comme lors de cette danse maladroite du ballet Gisèle, émouvant cadeau à Margot regrettant d'avoir raté sa retransmission télévisée. Dans cet entre-deux entre gravité et désinvolture, la compagnie cède seulement deux fois à une ironie inutile, la fausse pause publicitaire et le générique de fin suscitant un malaise par leur ton caustique appuyé. Si ces deux artifices semblent des stratégies de contournement d'une émotion que l'équipe n'assumerait plus, ils rappellent à quel point la réalité a excédé le concept initial. Et ils disent, peut-être, l'échec partiel de Markus&Markus (et du théâtre) à reprendre la main sur le sujet, la mort de Margot demeurant l'issue inéluctable de ce projet.

Ibsen : Gespenster, Compagnie Markus&Markus

Samedi 6 et dimanche 7 Juin, Karlsruhe, Festival Premières

www.festivalpremieres.eu

markusundmarkus.at/

Pour citer ce document

caroline châtelet, «Ibsen : Gespenster, par la compagnie Markus&Markus», Agôn [En ligne], Critiques, Saison 2014-2015, mis à jour le : 01/03/2016, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=3176.