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Saison 2014-2015

caroline châtelet

No51 Mu Naine Vihastas (Ma femme m’a fait une scène et a effacé toutes nos photos de vacances) de Teater NO99

Images & hors-champ

1 Avant même de parler de NO51 présenté à Avignon, deux mots de la compagnie NO99. Accueillie en France pour la première fois, l'équipe estonienne emmenée par les artistes Ene-Liis Semper et Tiit Ojasoo inscrit son travail dans une continuité : chacun de ses projets titré par un numéro se décline comme l'étape d'un compte à rebours, la compagnie partant de 99 pour se dissoudre une fois arrivée à 0. Difficile de ne pas songer avec cette démarche à Roman Opalka, peintre polonais dont l’œuvre picturale a cheminé vers la disparition, chaque nouvelle toile comportant 1 % de blanc supplémentaire. Ce qui se joue là est assez beau, et relève autant du combat perdu d'avance (contre la mort), du désir de matérialisation du temps dans l’œuvre, que du souci d'inscrire la création dans un parcours plus vaste. Le théâtre étant par nature irréductible au principe de la rétrospective, les enjeux portés par un spectacle sont d'autant plus importants. Pour NO51, cela ne commençait pas forcément avec un propos et une interprétation très subtils. Sous-titré Mu Naine Vihastas (Ma femme m'a fait une scène et a effacé toutes nos photos de vacances), le spectacle se déroule dans une chambre d'hôtel. Située légèrement sur le côté du plateau, celle-ci est prolongée côté jardin par un espace blanc, vierge, qui constitue le mur de projection des photos réalisées en direct et matérialise le hors-champ de la pièce. Anxieux, inquiet, un homme pénètre dans la chambre et se livre à de mystérieux préparatifs dans un jeu appuyé. Il est rapidement rejoint par sept quidams de tous âges, surpris de se retrouver là, et dont on comprend qu'ils sont supposés l'aider à reconstituer ses photos de vacances. Ainsi se met en place un protocole assez simpliste, le père décrivant chaque photo et les figurants réactivant, mimant, refaisant. Cela donne lieu à quelques séquences amusantes ou dérisoires, les situations absurdes ou gênantes soulignant aussi l'ineptie, la vacuité des photos que nous prenons tous. À travers la reconstitution se raconte l'évolution d'un usage de la photographie : avant, les photographies dans le cadre amical et familial constituaient une trace et les parcourir permettait de se remémorer les événements vécus. Ce rapport s'inverse ici et il y a d'abord récit (remémoration donc) par le père de ce qui a eu lieu, puis réalisation de l'événement, et enfin photo. Le désir de la photo est à l'origine de l'événement, en somme. On pourrait croire que NO51 va s'en tenir là et étirer pendant l'heure trente à venir cette reconstitution, certes comique mais extrêmement superficielle et basée sur des situations plus ou moins bien ficelées. Il n'en est rien, et la création délaisse bientôt la dérision pour aborder la question du hors-champ et interroger encore plus avant la modification de fond du rapport à l'image que nous vivons. Cette bascule est effectuée par la « mère de service », qui se met tout à coup à inventer des scènes qui n'ont pas eu lieu, au grand dam du père. À partir de ce geste la réactivation des souvenirs va basculer dans un délire fictionnel et orgiaque, les figurants se lançant dans des prises de vues effrénées. Qu'il s'agisse de références à l'histoire picturale et iconographique ou de mises en scène créées de toutes pièces – telles les images d'une jeune femme nageant alors qu'elle se trouve sous un drap ou d'un jeune homme alité dans son lit d'hôpital – ces photos projetées dans l'espace du hors-champ se révèlent aussi maîtrisées que léchées. Dépassant largement la galéjade, NO51 interpelle quant à la manipulation des images. On songe aux débats et polémiques récents ayant agité des concours ou des expositions de photojournalisme : le prix World Press Photo retiré en mars à Giovanni Troilo pour ses mises en scène de Charleroi ou, plus récemment, le Festival Visa pour l'image de Perpignan soupçonné d'avoir retouché en 2014 une photographie. Ce sont toutes ces problématiques de régimes de l'image, du crédit qu'on leur donne, de prédominance de la mise en scène et de l'esthétique sur le réel, autant que de l'usage qui en est fait aujourd'hui que travaille NO51. Les réseaux sociaux, acteurs essentiels de cette évolution, seraient la tâche aveugle de ce propos. Cette prééminence de l'image, leur prise de pouvoir et leur possibilité de devancer ou recomposer la réalité s'énoncent jusqu'à la fin du spectacle où les trois dernières photos, projetées non plus dans le « hors-champ » mais dans la chambre d'hôtel même, annoncent le départ du couple. Un départ auquel les spectateurs n'assisteront pas dans son intégralité. Mais à quoi bon, puisque les images le racontent ?

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Image non disponible

3 NO51 - Mu Naine Vihastas (Ma femme m'a fait une scène et a effacé toutes nos photos de vacances)

4Teater NO99

5Festival d’Avignon, Gymnase du Lycée Aubanel – du 6 au 9 juillet

6http://www.festival-avignon.com

7© Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

Pour citer ce document

caroline châtelet, «No51 Mu Naine Vihastas (Ma femme m’a fait une scène et a effacé toutes nos photos de vacances) de Teater NO99», Agôn [En ligne], Critiques, Saison 2014-2015, mis à jour le : 01/03/2016, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=3217.