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saison 2015-2016

Jean-Loup Rivière

Avignon 2015. Adresses

Le premier spectacle du soixante-neuvième Festival d’Avignon est donné le 4 juillet 2015 à 12 heures, en plein air, dans le jardin Ceccano. Des comédiens, amateurs ou en formation, interprètent La République de Platon d’Alain Badiou sous la direction de Didier Galas, Valérie Dréville et Grégoire Ingold, tous les jours à la même heure, du début à la fin du Festival. La scène est à l’ombre de trois platanes qui figurent certainement les trois instances du sujet – c’est ainsi que Badiou rend « la tripartition de l’âme » –, à savoir le Désir, l’Affect, et la Pensée – anciennement Concupiscence, Cœur et Raison.

Les spectateurs sont assis, debout, à l’ombre ou au soleil. Il y a du récit et du dialogue, un espace où sont les acteurs, un autre où sont les spectateurs, bref, un dispositif que l’on a accoutumé de nommer Théâtre. Dans un récit, l’acteur s’adresse à moi, il est tourné dans ma direction, il me regarde, moi et mes semblables. Dans un dialogue, deux acteurs au moins s’adressent l’un à l’autre. On a longtemps cru que Théâtre ne désignait que cette seconde forme, sans voir qu’elle était analogue à la première – le récit – sous une modalité plus complexe, plus subtile aussi, et incertaine. La structure est celle-ci : deux acteurs qui se parlent m’adressent leur échange. Je deviens l’interlocuteur –silencieux par principe ou par civilité – non d’un sujet, mais de la relation entre deux sujets. Je dis sujet pour ne pas évoquer ici la distinction entre acteur et personnage. De trois – deux interlocuteurs et moi –, on passe à deux – le groupe des interlocuteurs et moi –, mais ce nouveau deux n’est pas du tout le même que le premier. C’est un deux qui ne se soutient que d’avoir été trois, il en conserve la mémoire, c’est un deux qui ne pourrait l’être sans avoir été trois… D’où se déduit que pour qu’il y ait ce duo – une relation entre moi et quelque chose – il faut qu’il y ait du trois. Quelques religions s’en sont avisées, et ont fait de cette structure un fondement1.

Dans le spectacle de Krystian Lupa, Wycinka Holzfällen, Des arbres à abattre, d’après Thomas Bernhard, et présenté du 4 au 8 juillet, il y a une séquence ou les acteurs en scène écoutent l’intégralité du Boléro de Ravel. Ils sont quasiment immobiles, face au public. Toute action semble interrompue, même si le moindre geste —tourner la tête, bouger une main, croiser les jambes — apparaît fulminant. Le geste majeur est celui d’écouter, et le spectateur se trouve dans la même position que les acteurs : je vois un acteur en train de faire la même chose que moi. Il ne s’agit pas là de ce que l’on désigne ordinairement de ce concept inapproprié, identification, mais plutôt d’une expérience de dissociation : l’autre monde qu’est la scène devient un monde analogue à celui où je me tiens, sans pour autant cesser d’être un autre monde. Je suis dans la même position que l’acteur sans que je devienne acteur, ni qu’il soit lui-même à son tour converti en spectateur. Il s’agit d’identités clivées, d’analogies impossibles à superposer, de ressemblances inconciliables, quelque chose comme une petite mort où je ne suis plus vraiment ni comme moi-même, ni comme un autre, sorte de suspension subjective propre à la jouissance.

Patrice Chéreau avait imaginé une disposition analogue dans sa mise en scène de la Tétralogie de Wagner à Bayreuth pendant la marche funèbre qui suit la mort de Siegfried : alors que son corps repose au sol sous un drap blanc, le chœur — des passants qui viennent d’assister à la scène — se tourne vers la salle, regarde le public, tous immobiles dans la même action : écouter. L’émotion qui figeait le public en ce moment ne doit pas être interprétée comme un retour fusionnel à l’Un : tous unis dans une même émotion. C’est plutôt une expérience analogue à la cure analytique : deux sont à l’écoute de quelque chose. Cette structure très particulière de l’adresse, que le théâtre dispose et qui le définit, est destinée à faire du spectateur un guetteur de l’inouï.

Notes

1  « Car là où deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis au milieu d'eux. » Matthieu, 18:20. « ...Pas de conversation secrète entre trois sans qu’Il ne soit leur quatrième, ni entre cinq sans qu’Il n’y ne soit leur sixième… » Coran, S58V7. « Jamais deux sans trois. Vous dites ça sans y penser. Vous croyez simplement que ça veut dire que si vous avez déjà eu deux emmerdements, vous en aurez forcément un troisième. Non ! Ce n’est pas ça du tout que ça veut dire ! Ça veut dire que pour faire deux, il faut qu’il y en ait un troisième ». Lacan, L’Acte psychanalytique. Sur la nature de cet « Un En Plus », on peut voir, notamment, Lacan, Ecrits, p.480.

Pour citer ce document

Jean-Loup Rivière, «Avignon 2015. Adresses», Agôn [En ligne], saison 2015-2016, Critiques, mis à jour le : 07/02/2017, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=3485.