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saison 2015-2016

caroline châtelet

Adaptation sans relief

Notre crâne comme accessoire, librement inspiré du Théâtre ambulant Chopalovitch de Lioubomir Simovitch, mise en scène d’Igor Mendjisky

Écrite en 1781 par Friedrich von Schiller, Les Brigands raconte la trajectoire de deux frères. L'aîné Karl, vit loin de sa famille, tandis que Franz, le cadet, demeure au château avec leur père et la fiancée de Karl, Amalia. Jaloux de son frère, Franz le calomnie et obtient sa répudiation. Karl tombe alors dans le brigandage et s'adonne au pillage – en vengeant par ce biais des crimes impunis. Revenu au château pour affronter Franz qui a pris le contrôle des lieux, Karl libère son père. Franz se suicide. Quant à Karl, déchiré entre épouser Amalia et honorer son serment de fidélité à ses compagnons brigands, il tue Amalia – à sa demande – avant de se faire livrer à la police par un nécessiteux (qui touche, ainsi, la prime de sa capture). Passionnante par l'ambiguïté des personnages et de leurs actions, la pièce interroge les limites de la justice, du devoir, de la morale, de l'éthique, de la nécessité de l'engagement, voire de la subversion de l'ordre établi. Le lien avec Notre crâne comme accessoire ? Les Brigands se révèle être la tâche aveugle de la création de la compagnie des Sans Cou, présentée en mars 2016 au Théâtre des Bouffes du Nord. En effet, la jeune équipe s'inspire pour ce projet du Théâtre ambulant Chopalovitch, du dramaturge serbe Lioubomir Simovitch. Dans ce texte (écrit en 1985), l'action se situe en 1941, dans une petite ville de Serbie sous occupation allemande. Alors qu'une troupe de théâtre ambulant répète Les Brigands – qui au final ne sera pas représenté –, un meurtre sanglant bouscule le quotidien des habitants. Avec ce drame les masques tombent, chacun révélant son positionnement face à la guerre. Si les problématiques de la pièce de Schiller ne sont jamais évoquées, offrir Les Brigands en toile de fond d'une société muselée où se croisent collaborateurs, résistants, habitants terrorisés et comédiens n'a rien d'anodin. D'ailleurs tout est à double-fond dans la pièce de Simovitch : 1) les tensions au sein de la République fédérative socialiste de Yougoslavie affleurent derrière la situation de guerre. 2) Si la troupe ne peut représenter Les Brigands, Philippe (comédien confondant théâtre et réalité) va jouer Électre. 3) En jouant, deux des acteurs aident involontairement et à leurs dépens le jeune criminel auteur du meurtre, allant jusqu'à l'innocenter.

Dans Notre crâne comme accessoire, la compagnie des Sans Cou et leur metteur en scène Igor Mendjisky ne conservent que quelques éléments proposés par Lioubomir Simovitch. Ainsi, le récit se situe dans une période contemporaine aux contours assez flous. « Cette histoire pourrait se passer n'importe où et n'importe quand mais pour nous elle se passe ici, maintenant, et ailleurs, c'est-à-dire nulle part. » Quant à la pièce des Brigands, elle est remplacée par Les trois petits cochons – récit sacrément moins porteur de questionnements. Un choix qui correspond au souhait de la compagnie de mettre l'accent sur la question du rôle du théâtre et de ses fonctions possibles, entre divertissement et édification de l'individu. Mais en rabattant les questions nombreuses soulevées par Simovitch essentiellement sur cette opposition binaire, les Sans Cou vident la pièce de sa profondeur. Divers autres choix dramaturgiques accompagnent ce mouvement de liquidation de la complexité ... Ainsi le jeu appuyé des comédiens, compréhensible lorsqu'il s'agit des répétitions des Trois petits cochons, se prolonge durant toute la représentation, rendant bien peu lisible la supposée critique d'une société soumise au divertissement. Potentiellement tous bons interprètes, les acteurs incarnent des personnages caricaturaux, brossés à grands traits et à la limite de l'hystérie. Quant au personnage de Philippe/Victor confondant théâtre et réalité, les nombreuses références théâtrales émaillant ces interventions sont abandonnées au profit d'autres, plus consensuelles (Forrest Gump, Batman, La Petite sirène). La simplification atteint ainsi tous les artifices scéniques, la musique et les vidéos venant surligner un propos sans épaisseur. Ce qu'on devine que la compagnie entendrait critiquer, elle se retrouve à elle-même le mettre en œuvre. Un paradoxe qui s'exprime particulièrement lors du recours à des accents étrangers. Aucun geste dramaturgique lisible ne venant désamorcer l'usage d'accents pseudo africain et roumain (sic), ce qui devrait être une critique du racisme ordinaire devient sa prolongation. Si l'on pressent bien qu'il s'agit là de maladresses, elles dénotent aussi d'un désir de susciter l'adhésion du spectateur (à tout prix), quitte à concevoir un spectacle univoque au propos réducteur. Ne reste de cet ensemble désespérément manichéen que la profession de foi finale : celle d'une équipe pourtant sincère, désireuse de faire du théâtre contre vents et marées.

Notre crâne comme accessoire, librement inspiré du Théâtre ambulant Chopalovitch, mise en scène Igor Mendjisky, les 19 et 20 novembre 2016, aux Bouffes du nord, à Paris.

http://www.bouffesdunord.com/fr/saison/5542480e67e17/notre-crane-comme-accessoire

Pour citer ce document

caroline châtelet, «Adaptation sans relief», Agôn [En ligne], Critiques, saison 2015-2016, mis à jour le : 07/02/2017, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=3490.