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Points de vue

Alice Carré

La critique du « spectacle » et le spectacle

1 L'actualité mondiale de ces derniers mois a su donner à voir, dans un brillant éclat, l'asservissement du politique à une économie souveraine et reléguer la démocratie à un pur décorum. Le pouvoir à la botte de l'économie, des lobbys et des banques, mettant le peuple face à des choix déjà faits, inamovibles et sans alternative, s'est montré dans plusieurs pays dans un beau tapage médiatique. Les trois utilisations du 49.3 pour faire passer la loi travail sans vote et sans amendement, et faire fi des mois de contestation sociale anti-libérale, dans un contexte de prolongation perpétuelle de l'Etat d'urgence et d'instrumentalisation de la terreur, nous en a donné un bel exemple. Sophie Wahnich rappelait d'ailleurs la force « spectaculaire » de la lutte anti-terroriste : « L’état d’urgence a pour lui la force d’une visibilité, d’une démonstration spectaculaire d’un pouvoir d’État qui vise, dans des circonstances tragiques, à se rallier l’assentiment populaire par une politique de la peur1. » La démocratie-spectacle organise la censure en se présentant comme fragile. On a pu le voir en Turquie avec le « putsch » raté et la chasse aux sorcières décomplexée qu'il a permis de légitimer, renforçant le pouvoir d'Erdogan. Au Brésil, la destitution de Dilma Roussef, éclaboussée par l'affaire de corruption Petrobras, a duré environ vingt-quatre heures au Sénat : qualifiée de coup d'état démocratique par certains, elle est venue asseoir le pouvoir d'une élite économique dans un contexte de récession violente.

2Le théâtre se fait la chambre d'écho de ces événements. La critique de l'économie néolibérale s'est frayé un chemin au cœur de la 70e édition du festival d'Avignon. Trois spectacles au moins cette année s'attelaient à démanteler le système de pensée dominant, ressortant des tiroirs la vieille injonction des années 60 : « We have to name the system ». Le spectacle se mettrait donc au service de la dénonciation du « spectacle », dans le sens où l'avait défini Debord2 : « règne autocratique de l'économie marchande ayant accédé à un statut de souveraineté irresponsable3 » - bien que celui-ci n'aurait pas aimé qu'on mette ce concept au service du théâtre, qu'il détestait. Révéler les leurres, les mensonges et la vacuité du système capitaliste, tel est en tout cas le modus operandi d'un théâtre qui se veut critique, tout cela dans le cadre, rappelons-le, de l'un des plus importants festivals européens.

3Pour le collectif Raoul, le système s'appelle T.I.N.A., sigle dérivé du dogme tatchérien « There is no alternative », qui signifie que libéralisation de la finance, délocalisations, dérégulations, renforcement du droit individuel et privé, en bref, le néo-libéralisme, est la seule voie possible pour l'économie, et donc, pour la politique. Le collectif est présenté dans son affiliation au situationnisme dans la plaquette du festival : « De Henri Michaux aux indiens huichols, les sources d'inspiration de ce jeune quintet belge les engagent dans une réflexion situationniste4. » Pour explorer la mise en place du système dominant, le collectif belge se place dans les années 70, et raconte la dernière émission du programme radio « Epigraphe », supprimé pour booster l'audimat de la chaîne. Les cinq chroniqueurs, intellectuels d'obédience marxiste, situés sur un spectre allant du plus réformiste au plus révolutionnaire, exercent leur verve critique sur des objets souvent dérisoires comme la parabole du cheval et de la vache paissant dans un pré, devenant le prétexte à des extrapolations sur la propriété ou la soumission au patronat ; un exposé sur les espèces en voie de disparition, métaphore de nos cinq gaillards, modèles d'un monde sur le déclin ; ou encore une digression sur le son produit par le soleil, si inaudible et fragile dans le brouhaha du monde. Après quelques rebondissements un peu attendus (coupure électrique, reprise intempestive du direct...), l'émission change de cap et reçoit l'incarnation de T.I.N.A. qu'elle cherche à mettre à mal : peut-on tuer une idée ? Peut-on l'altérer, la contredire, l'écarter ? On tire à blanc sur T.I.N.A. (chroniqueur affublé d'une jupe longue et d'une perruque), on met au jour son fonctionnement, on cherche la possibilité de l'alternative en criant « Plan B ». La scène sera alors recouverte de gros sable, et dans ce dénouement absurde, au cœur d'un désert où vache et cheval chassent leurs mouches respectives, on constate son impuissance à s'accrocher à autre chose qu'à ces toutes petites miettes friables de résistance. L'humour acerbe et parodique du collectif belge ne casse même pas le talon de T.I.N.A., mais nous propose une forme de lutte latente, dans les limbes des fréquences radio où la pensée critique grésille encore faiblement. Face à nous se dessine le grand cimetière des idées, dans lequel les chaînes de télévision et les enseignes de presse vacillantes se précipitent. « Faute de soleil, sache mûrir dans la glace », les mots de Michaux nous enjoignent à une révolution sourde, à une révolte des esprits. Quelle est donc la part de l'art, face à l'obscurantisme ? Prendre pelle et brouette pour participer à l'ensevelissement collectif en toute conscience, ou bien que les esprits vifs attendent leur heure, tapis dans l'ombre, en résistant par la pensée ?

4 T.I.N.A, c'est également le titre de la pièce de Simon Grangeat, mise en scène par Sébastien Valignat au théâtre des Halles : Une Brève Histoire de la crise, qui met en scène banquiers, consommateurs, courtiers, agents de notation, traders, dirigeants politiques, tous les acteurs de la crise des subprimes qui débuta en 2008 aux États-Unis et déstabilisa le monde entier. La pièce se veut explicative : donner des clés de compréhension, par le théâtre, pour sortir du « c'est la crise », du fatalisme résigné, combattre l'épée de Damoclès qui nous fait ployer avec les arguments du pragmatisme, tel est l'enjeu... Empruntant un peu au didactisme brechtien par instants, la pièce passe des exemplifications théâtrales à des parties de type conférence. Trois pupitres, sur lesquels des pancartes rappellent le nom des protagonistes, maintiennent pourtant le corps des acteurs à distance, comme des récitants d'une histoire, limitant les portraits caricaturaux à une expression qui pourrait s'investir encore davantage, à un jeu qui pourrait, plus audacieusement parfois, s'incarner. Le projet d'expliquer le jargon et les opérations financières qui, trop opaques, conduisent à un obscurantisme collectif, par le biais du rire et de la parodie, est en revanche salutaire. On cherche à remplacer le pragmatisme libéral, jouant sur l'évidence du bon sens sans appel lié à quelques formules choc : « there is no alternative », « travailler plus pour gagner plus », par un bon sens anti-libéral.

5Enfin, comme pour casser la prétention du théâtre à changer le monde, la Dictadura de lo cool du chilien Marco Layera, satire du milieu « bobo », montre l'impuissance de la contestation théorique et bourgeoise. C'est une forme de procès en règle de l'engagement à peu de frais, de la bonne conscience bourgeoise, virulente dans les discours et inopérante dans le réel, des paradoxes de cette classe aisée qui jouit du système qu'elle méprise. La force de Layera est de s'inclure totalement dans son propos, embarquant avec lui les figures du milieu artistique de gauche : de la performeuse trash au galeriste homo, en passant par les intellos bon ton, réunis pour fêter la nomination de leur ami au poste de ministre de la culture. Les acteurs finissent de se préparer à vue dans les loges pour bien nous montrer qu'ils endossent leur part d'auto-critique. Le spectacle d'ailleurs, s'adonnant au trash et à l'excès, n'aura de cesse de prévoir les réactions critiques pour les assumer : le comédien / ministre évoque l'usage attendu des effets vidéo, alors même que son image en gros plan est diffusée sur un écran à jardin. Tous les attendus du contemporain, bande sonore commerciale, jeu virant à l'hystérie, scénographie du loft aux couleurs pétantes, sont donc sciemment convoqués pour cette auto-parodie. Les comédiens sont bons, certaines idées de ce scénario-prétexte également bien trouvées : la fausse charité sociale - la bonne, en demande d'heures sup' pour acheter un i-phone à son fils, est censée faire l'animation de la soirée déguisée en ours -, le nouveau ministre, puriste, en prise de conscience de l'hypocrisie morale de son milieu et en plein délire de toute-puissance, la femme délaissée qui s'adonne au couplet de la vie simple à la campagne... Mais que reste-t-il, au final, quand le cynisme semble érigé en rempart face au monde ? L'idée que la révolution viendra du vrai peuple, instance très floue et invisible, qui un jour prendra le pouvoir et mettra par terre les ennemis du système en même temps que cette bande de privilégiés qui n'est bonne qu'à se faire buter. La lutte des classes est irrésolue, la révolution des consciences passant par la culture subventionnée - pourrie et paradoxale - ne sert à rien. Sorte de critique de la critique intégrée au spectacle, elle reçoit quand même la palme de la posture la plus cool : celle qui remet en cause sa propre légitimité. Celle qui a compris que le monde postmoderne ne croit plus en son pouvoir d'action (par le théâtre, comme par la politique). Ainsi, le metteur en scène s'exprimait-il suite à son précédent spectacle sur Allende :

« Je pense que le théâtre est loin d’être le meilleur et le plus efficace des moyens d’action. Au contraire, je pense même que sa gamme est assez limitée. Il existe d’autres outils ou actions réellement plus efficaces mais qui n’ont bien sûr pas le glamour ou la reconnaissance de notre profession. De ce point de vue, j’assume ma lâcheté et mon confort. Si je devais être radicalement engagé, je ne ferais pas de théâtre. Je serais dans la rue où le son des balles n’est pas enregistré et où le décor n’est pas en carton5. »

6Si l'on préfère le questionnement à l'utopie factice, si le coup de boutoir porté à la bonne conscience de gauche a quelque chose de salutaire, on ne peut s'empêcher de se demander à quoi cela sert d'en faire un spectacle, à part à contribuer à la mise en abyme d'un entre-soi sclérosant, et à un affaiblissement de toute idée révolutionnaire. La révolte apparaît un peu comme une colère barbare, surgissant dans les bas-fonds, et ayant toute légitimité à abattre ceux qui incarnent les faux-semblants.

7La critique du « spectacle » ne pourrait donc pas passer par le théâtre, soit parce que celui-ci a conscience d'être une petite lumière falote dans un paquebot en plein naufrage, où l'idée de résistance fragile aurait remplacé celle d'engagement conquérant ; soit parce que le milieu culturel est en lui-même une impasse, qui fonctionne sur l'auto-régénérescence d'un personnel petit bourgeois, qui n'a que l'engagement à la bouche mais entretient le système qu'il dénonce. La boucle est bouclée, et de l'inframince révolutionnaire au cynisme à grandes eaux, on se demande comment remettre le théâtre politique debout. A l’aune de ces mises en scène, on repense à la conclusion de L'amère victoire du situationnisme de Gianfranco Marelli :

« La croyance qu'il fût possible de transformer le changement alimenta chez les situationnistes l'illusion d'être les seuls en mesure de le promouvoir, et cela contribua à créer autour de l'I.S. une aura mythique d'infaillibilité, comme s'il s'agissait de l'unique organisation révolutionnaire capable d'offrir au prolétariat les raisons de sa révolte contre la société du spectacle. Mais la théorie critique de la vie quotidienne élaborée par les situationnistes, plus qu'avoir exprimé les attentes d'un prolétariat aliéné par sa vie de prolétaire (c'est-à-dire d'objet-produit du capital), a davantage interprété les besoins de couches sociales déclassées (les intellectuels, les artistes, les étudiants) à la recherche d'une "classe de la conscience" à laquelle confier ses projets pour changer la vie6. »

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La Dictadura de lo cool, Marco Layera

© Christophe Raynaud de Lage

8Sans doute les artistes de théâtre sont-ils condamnés à être cette « classe de la conscience », se servant d'outils soi-disant forgés pour une classe opprimée : faut-il pour autant en conclure que tout acte de changement doit être laissé à d'autres et se résigner à déconnecter l'art de la critique (nihiliste ou réaliste-optimiste) ? Si admettre son impuissance ou la portée dérisoire de son action est nécessaire, faut-il pour autant s'en contenter ?

9Le problème ne vient-il pas plutôt de la mise en faillite systématique de l'action, fût-elle dérisoire, périphérique, infime, gangrénée par le cynisme d'une part, la récupération institutionnelle, d'autre part ? Toute contestation, broyée dans la grande machine du système, ne devient qu'un produit markété, exotique, témoignant d'une touchante tentative de transformation. Le capitalisme, on le sait, transforme l'idée révolutionnaire et la critique transgressive en produit culturel, à l'image de ces faux pavés de mai 68 qu'on pouvait acheter en librairie pour le quarantenaire de la « révolution étudiante », et des bouts de barricades, qui en direct des événements étaient vendus à des touristes par des opportunistes éclairés qui faisaient des allers-retours en vélo du quartier latin jusqu'à Montmartre. Pensons aussi aux fameux T-shirts du Che ou aux affiches de propagande maoïste vendues dans les boutiques de souvenirs à Pékin. Ces spectacles, parvenus à l'affiche du festival d'Avignon IN, ou se battant pour survivre dans les méandres du OFF, nous montrent que la critique fait partie intégrante de l'identité du festival, et participe même à la valeur symbolique et économique de l'œuvre, comme de l'événement culturel. Qui donc de la critique ou du système récupère ou subvertit l'autre ? Attendons de voir si la férocité du théâtre aura un jour raison du « spectacle », en attendant, il nous faudra nous contenter du paliatif rêvé par Olivier Py : « Quand la révolution est impossible il reste le théâtre 7 . »

Notes

1  Entretien réalisé dans par Gildas Le Dem pour Regards, le 29 janvier 2916.

2 Debord a défini le terme notamment en 1967 dans La Société du spectacle et en 1988 dans les Commentaires sur la société du spectacle.

3 Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle, 1988, Réédition Gallimard, Paris, 1992, p. 14.

4  Descriptif du spectacle, feuille de salle du Cloître des Carmes, festival d'Avignon, juillet 2016.

5  Marco Layera à propos de La Imaginación del Futuro, Propos recueillis par Marion Canelas pour le Festival d'Avignon, 2014.

6  Gianfranco Marelli, L'amère victoire du situationnisme, pour une histoire critique de l'Internationale Situationniste 1957-1972, Editions Sulliver, Arles, 1998, p. 404.

7  Edito d'Olivier Py pour le 70e Festival d'Avignon, juillet 2016 : « On ne fait pas la révolution seul. Les grands changements, les révolutions sont toujours le fait de forces collectives favorisées par le vent de l’histoire, mais comment vivre quand ce vent se tait ? Comment vivre quand la politique est sans espoir, oublieuse de l’avenir ? Comment vivre quand les idées n’ont plus de valeur, quand le corps social est écartelé, apeuré, réduit au silence ? Comment vivre une vie digne quand la politique n’est plus que manigances politiciennes ? Quand la révolution est impossible il reste le théâtre. Les utopies y attendent des jours propices, les forces novatrices y inventent encore un demain, les voeux de paix et d’équité n’y sont pas prononcés en vain. Quand Hamlet voit l’impossibilité de la révolution, il convoque le théâtre pour y faire une révolution de théâtre qui dit que tout est encore possible, qu’il faut réanimer le désir de jours enivrés de devenirs. »

Pour citer ce document

Alice Carré, «La critique du « spectacle » et le spectacle», Agôn [En ligne], Points de vue, mis à jour le : 31/08/2016, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=3493.