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Saison 2016-2017

caroline châtelet

C’est bien au moins de savoir ce qui nous détermine à contribuer à notre propre malheur, texte et mise en scène de Guillermo Pisani

Portrait en action

« La fiction n’est pas la création d’un monde imaginaire opposé au monde réel. Elle est le travail qui opère des dissensus, qui change les modes de présentation sensible et les formes d’énonciation en changeant les cadres, les échelles ou les rythmes, en construisant des rapports nouveaux entre l’apparence et la réalité, le singulier et le commun, le visible et sa signification. Ce travail change les coordonnées du représentable ; il change notre perception des événements sensibles, notre manière de les rapporter à des sujets, la façon dont notre monde est peuplé d’événements et de figures.(1) »

Ouvrir sur Jacques Rancière pour évoquer un spectacle « sous influence de Pierre Bourdieu » peut sembler chose étrange : et pourtant cette phrase résonne étrangement avec la conception de C'est bien au moins de savoir ce qui nous détermine à contribuer à notre propre malheur. Dans cette création, commande de la Comédie de Caen s'inscrivant dans le cycle des « Portraits », soit de formes offrant un regard sur un auteur, un artiste, Guillermo Pisani s'intéresse à la pensée de Pierre Bourdieu. Plutôt qu'une traversée des textes du sociologue, l'auteur et metteur en scène conçoit un projet enraciné par sa structure même dans le cheminement intellectuel du sociologue. Parmi les écrits ayant nourri le projet, la Leçon sur la leçon ressort avec évidence. Ce texte court (d'une quarantaine de pages) constitue le discours inaugural prononcé par Bourdieu au Collège de France le 23 avril 1982. Ou comment, se coltinant à cet exercice très formel, il met en chantier une réflexion sur l'acte de la sociologie même. Dépliant le travail de sa discipline comme celui du sociologue, Bourdieu interroge dans un seul geste la pratique et ses enjeux. Totalement iconoclaste pour le Collège de France, cette leçon est demeurée dans les mémoires comme un vade-mecum, synthèse stimulante de ses recherches. Le texte est traversé de la nécessité de construire dans un même mouvement une pensée et l'analyse de sa constitution. Tout en s'inspirant de ce geste réflexif, et en donnant à entendre la vivacité de l'analyse bourdieusienne, Guillermo Pisani conçoit avec son équipe une forme travaillant à ses propres marges : celles de la représentation théâtrale.

Ainsi, avant même le début du spectacle, le trouble entre ce qui est représenté, et ce qui ne l'est pas, s'installe. Tandis que les spectateurs prennent place dans la salle, la comédienne Caroline Arrouas entre en scène avec le plus grand naturel. Sur le plateau occupé modestement d'une seule table et chaise elle s'asseoit, part chercher une assiette, revient manger, manipule les quelques affaires et livres réunis près d'elle, ressort, etc. Lorsque les lumières s'éteignent, signalant supposément le début de la représentation, elle continue à s'affairer et à manipuler son téléphone, rien dans son attitude n'éclaircissant l'ambiguïté : joue-t-elle ou ne joue-t-elle pas ? Ce qu'elle dit, fait, ses actes et paroles relèvent-ils du réel ou de la fiction ? Et au fait, depuis quand le spectacle a-t-il débuté ? Un trouble que la comédienne, interprète rigoureuse au jeu impeccable, maintient sans cesse. Se confiant aux spectateur, Caroline Arrouas endosse tour à tour plusieurs personnages, effectuant des allers retours entre diverses périodes de leurs vies. Il y a une jeune femme, enseignante en lettres dans un collège difficile et qui noue une relation avec l'un de ses élèves. Il y a sa sœur jumelle qui elle aurait réussi des concours de chant là où elle-même aurait échoué. Et puis se superposant (peut-être) à ces personnages, il y a une troisième femme, qui raconte son parcours pour devenir comédienne. Chaque récit est précis, documenté, interprété sans fard ni affectation dans une adresse directe évoquant les procédés du théâtre documentaire. Des choix formels qui installent une adhésion particulière, une écoute attentive des spectateurs aux parcours de vie évoqués, tout comme une identification « active » : si certains peuvent reconnaître des éléments vécus personnellement, le dispositif ne suscite pas de catharsis mais invite plutôt à une réflexion sur les mécanismes régissant chaque situation. Car dans chaque anecdotes, positions, champs professionnels investis la parole et les analyses de Bourdieu s'insinuent. Contaminant le regard sur les situations (relation amoureuse prof-élève ; violence des concours d'écoles d'art dramatique, etc.), la pensée Bourdieusienne diffracte les voix, complexifiant la question du témoignage et des significations des expériences. Les positions des personnages sonnent plus comme des questionnements (éternel « que faire? ») adressés à tous – et traversés de pointes d'humour ou de traits d'esprit – que comme des dénonciations de surplomb. Et si ce que cette femme qui parle au plateau dit n'est pas forcément réel, les systèmes de domination et d'exclusion qu'elle met au jour sont avérés. D'ailleurs, la comédienne joue bien jusqu'au vertige, dans une mise en jeu d'elle-même aussi intime que fictionnel. On retrouve là le goût pour l'entrelacement des récits, des niveaux de discours comme des références, traits caractéristiques de l'écriture de Guillermo Pisani. Dans cette dramaturgie à double fond, les parcours individuels des trois femmes s'éloignent progressivement, pour scruter la place de chacun : des personnages, de l'auteur, du metteur en scène, des spectateurs et jusqu'à tous les protagonistes de la machine de production théâtrale. C'est bien au moins de savoir … se termine ainsi sur une analyse jusqu'à l'os et féroce de ce champ, Guillermo Pisani s'incluant dans ce portrait aussi pince-sans-rires qu'intelligent.

(1) Jacques Rancière, « Les Paradoxes de l’art politique »,  in Le Spectateur émancipé, Paris, La Fabrique éditions, 2008, p. 72.

C'est bien au moins de savoir ce qui nous détermine à contribuer à notre propre malheur, spectacle sous influence de Pierre Bourdieu, conception de Guillermo Pisani. Vu le 3 février 2017 à la Comédie de Caen - En tournée le 22 mai 2017 à Théâtre ouvert , à Paris.

Image non disponible

© Tristan Jeanne-Valès

Pour citer ce document

caroline châtelet, «C’est bien au moins de savoir ce qui nous détermine à contribuer à notre propre malheur, texte et mise en scène de Guillermo Pisani», Agôn [En ligne], Saison 2016-2017, Critiques, mis à jour le : 12/05/2017, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=3499.