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Saison 2008-2009

Sylvain Diaz

Les tréteaux à l’honneur

A propos des Visionnaires de Jean Desmarets de Saint Sorlin mis en scène par Christian Schiaretti et du Roi Lear de William Shakespeare mis en scène par Jean-François Sivadier

1 C’est sur la mise en scène par Christian Schiaretti, son directeur, d’une pièce du XVIIe siècle peu connue, Les Visionnaires de Jean Desmarets de Saint Sorlin, que le Théâtre National Populaire de Villeurbanne a ouvert sa saison 2007-20081. Ce spectacle, créé à partir d’un travail mené avec les étudiants de l’E.N.S.A.T.T. en février 2007, participe avant tout de l’exploration du répertoire classique entreprise par Christian Schiaretti l’an passé avec la création de quelques farces et comédies de Molière2, reprises cette année encore. Il marque surtout, dans le prolongement du flamboyant Coriolan de Shakespeare créé à l’automne 20063, la volonté du metteur en scène de renouer avec un théâtre populaire, relevant de cette « dramaturgie ouverte, fondée autant que possible sur une communication matérielle entre la scène et la salle »4 identifiée par Roland Barthes. Or, ce qui semble favoriser cet échange, cette communication de la scène à la salle dans la mise en scène des Visionnaires par Christian Schiaretti, c’est le principe de plaisir, semble-t-il, commun, tout au long de la représentation, aux acteurs et spectateurs.

2Ce plaisir résulte d’abord et avant tout de la découverte d’une pièce jouissive, jubilatoire. Alcidon, noble père de famille, entend marier en l’espace d’une journée ses trois filles rétives à toute union : chacune d’entre elles se révèle en effet attachée à un fantasme, l’une aimant secrètement Alexandre le Grand, l’autre se passionnant pour la comédie, la dernière enfin se persuadant que tous les hommes l’aiment. Or Alcidon rencontre, au fil des quatre premiers actes de la pièce, quatre prétendants à qui il promet, à chaque fois, la main d’une de ses trois filles. Le cinquième et dernier acte met ainsi en scène un Alcidon embarrassé d’un possible gendre de trop dont il ne sait comment se défaire. La situation se dénoue toutefois d’elle-même du fait que les prétendants, à l’instar des filles d’Alcidon, sont eux aussi des visionnaires, des personnages existant en raison d’une vision, d’une marotte dirait Molière, qui rend impossible toute union, chacun d’entre eux étant replié sur lui-même plutôt qu’ouvert aux autres. Ainsi, à partir d’un argument classique, l’auteur, multipliant les situations grotesques et loufoques en usant à souhait du quiproquo, tire-t-il une comédie étourdissante où personnages et spectateurs finissent par perdre pied dans l’enchevêtrement irrémédiable de deux mondes que tout oppose, celui des visionnaires et celui de la réalité.

3Le plaisir que procure ce spectacle tient ensuite à la mise en scène elle-même. Au fil des années, Christian Schiaretti a su s’entourer, à la tête du T.N.P., d’une troupe de jeunes acteurs dynamique et convaincante. Leur enthousiasme, généreux, conquiert aisément le spectateur. Cette mise en scène s’illustre toutefois surtout par le choix de Christian Schiaretti de renouer avec l’esthétique spectaculaire classique. De la même manière que pour la création des pièces de Molière, le metteur en scène semble en effet se livrer à une exploration, si ce n’est une reconstitution archéologique de la représentation classique : les acteurs interviennent ainsi en scène grimés de blanc et vêtus de costumes du XVIIe siècle. Cette référence à l’esthétique spectaculaire classique est toutefois surtout manifeste dans le dispositif scénique que constitue un immense tréteau de théâtre sur lequel évoluent les acteurs.

4Le choix de ce dispositif scénique, déjà utilisé dans d’autres mises en scène de textes modernes par Christian Schiaretti, notamment Père d’August Strindberg et L’Annonce faite à Marie de Paul Claudel5, ne fait peut-être en vérité que révéler la volonté ultime du directeur du T.N.P. de renouer, dans ses spectacles, avec un théâtre de tréteaux qui constituait le théâtre populaire de l’époque classique. De fait, le théâtre de tréteaux ne se définit pas seulement par son dispositif scénique mais aussi par sa capacité à fédérer une troupe d’artistes allant à la rencontre d’un public. Or il s’agit là précisément du théâtre que Christian Schiaretti entend pratiquer depuis son arrivée à la tête du T.N.P. Il s’est ainsi attaché à constituer, au sein de cette institution, une troupe de comédiens permanents avec laquelle, l’an passé, il a sillonné les routes de la région Rhône-Alpes afin de présenter, à ceux qui, dans leurs villes et villages, n’ont pas accès au théâtre, les farces et comédies moliéresques. Le théâtre de tréteaux d’hier, une chance pour réinventer le théâtre populaire d’aujourd’hui ?

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6Cette volonté de réinvestir le théâtre de tréteaux d’hier semble également animer le collectif artistique qui entoure le metteur en scène Jean-François Sivadier. Celui-ci s’est imposé ces dernières années sur la scène française par sa volonté, dans le prolongement de Didier-Georges Gabily dont il fut un des proches, de réinventer l’événement théâtral en lui-même, de faire de l’événement théâtral le moment d’une rencontre unique, inédite entre des artistes, des spectateurs et une œuvre. Aussi Jean-François Sivadier a-t-il mené, avec les artistes qui l’entourent, des expériences diverses qui ont donné lieu à la création de quelques uns des plus beaux spectacles vus en France ces dernières années – on retiendra notamment la sublime Mort de Danton de Georg Büchner créée à l’été 2005 au Festival d’Avignon6. C’est avec la mise en scène d’un autre grand texte du répertoire, Le Roi Lear, que Jean-François Sivadier et sa troupe ont fait retour l’été dernier à Avignon pour s’installer dans la Cour d’honneur7.

7Il y avait, il faut le reconnaître, tout à craindre de la confrontation du théâtre tel que le pratique Jean-François Sivadier – théâtre de proximité ou, pour mieux dire, de présence – avec un tel lieu, solennel et monumental, qui génère la distance et l’absence – la disparition d’un spectateur dans un tel lieu peut passer tout à fait inaperçue. Le metteur en scène a toutefois su, dans ce lieu, avec ce lieu, inventer ce théâtre de la présence qui lui est propre.

8Jean-François Sivadier a donné pour seul décor à ce Roi Lear un immense parquet oblique, recouvert d’un voile rouge dans lequel s’engouffrait le mistral avignonnais le soir de la création. C’est là, sur cette toile rouge sang, que la tragédie trouve son origine : tour à tour, chacune des filles de Lear doit dire son amour pour son père pour obtenir son héritage, ce à quoi Cordélia se refuse obstinément. À l’émiettement irrémédiable du royaume de Lear qui le divise en deux et en offre une part à chacune de ses deux filles qui a su lui prouver son amour, correspond dès lors l’émiettement du plateau en multiples plateformes roulantes qui permettent d’inventer des espaces différents à chaque scène. L’idée est belle et offre surtout une mobilité inattendue à l’espace qui rompt avec la solennité du lieu.

9C’est dans cet espace multiple qu’évoluent les acteurs, tous plus brillants les uns que les autres. Nicolas Bouchaud, génial, immense, incarne, à quarante ans, un Lear jeune, vigoureux, étonnant, loin de la vieillesse molle que lui prêtait son dernier interprète français, Michel Piccoli, dans la mise en scène d’André Engel8. L’acteur semblait, le soir de la première représentation, avoir enfin trouvé, avec la Cour d’honneur, un lieu à sa taille, faisant face tout à la fois aux milliers de spectateurs et au mistral, mais toujours jubilant, toujours éblouissant. Norah Krief campe quant à elle une Cordélia vive, loin de la fade interprétation qu’en proposait Julie-Marie Parmentier dans la mise en scène d’André Engel, ainsi qu’un Fou magnifique, irrésistible. Vincent Guédon, en fourbe Edmond, est une fois encore parfait : toujours drôle mais extrêmement nuancé. Stéphane Butel enfin, en Edgar, est lui aussi des plus convaincants. Ces acteurs donnent une certaine vivacité à la représentation qui invite à redécouvrir la pièce. Aussi est-ce avant tout à eux que cette mise en scène doit sa réussite.

10Dans cet espace habilement pensé et avec cette troupe génialement composée, Jean-François Sivadier propose, dans Le Roi Lear, quelques scènes magnifiques : celle de l’orage où la tempête se confond avec la folie de Lear est des plus troublantes ; celle de la guerre où les acteurs, installés sur des plateformes roulantes, chargent les spectateurs, éblouissante. Il est vrai, on se perd parfois un peu dans ce foisonnant Roi Lear au point de ne plus cerner l’enjeu réel de la pièce, de ne plus comprendre ce qui s’y passe – mais la pièce elle-même, construite autour de la folie d’un homme, n’est-elle pas souvent obscure ? et la mise en scène, dès lors, plutôt que de tenter à tout prix de la rendre lisible, compréhensible, n’a-t-elle pas pour fonction de dévoiler ce chaos qui la compose ? L’essentiel demeure que cette représentation du Roi Lear nous oblige à réenvisager, redécouvrir voire relire une pièce maintes fois vue et lue pour prendre la mesure précise du chaos qui la fonde et des questions qu’elle soulève. Et pour cela, cette représentation n’en est que plus magnifique…

11Car ce Roi Lear, tout comme La Mort de Danton, demeure un spectacle touchant, troublant. C’est que, finalement, il se nourrit de notre seule présence de spectateurs. Rarement théâtre nous aura fait autant sentir que nous étions indispensables, nécessaires à son existence. En témoigne, par exemple, le début du spectacle où, comme dans La Mort de Danton, les acteurs, pas encore costumés, sont déjà en scène, dialoguent entre eux ou avec les spectateurs des premiers rangs. Et, alors que les derniers spectateurs sont en train de s’installer, alors que la salle est encore éclairée, le spectacle commence. Les comédiens captent peu à peu l’attention du public, l’invitent à s’intéresser à ce qui a désormais lieu en scène. Peu à peu, le spectacle s’invente : on enfile les costumes, on endosse les personnages, on éteint les lumières. Il faut près d’une heure avant que la salle ne tombe dans l’ombre, que le spectateur ne soit définitivement happé dans une aventure dont il n’est pas seulement complice mais acteur par sa seule présence.

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13À l’inverse des mises en scène de Christian Schiaretti, la référence au théâtre de tréteaux n’est jamais ouvertement revendiquée dans les mises en scène de Jean-François Sivadier, même si le dispositif scénique, une fois encore, y fait écho. Et pourtant, à voir ses spectacles, on a bien le sentiment d’être face à un théâtre de tréteaux pour aujourd’hui. C’est que le théâtre tel que le pratique Jean-François Sivadier nous rappelle que le théâtre de tréteaux ne se définit d’abord pas par son dispositif scénique mais par le fait qu’il est un théâtre profondément engagé dans la réalité de la représentation et qui se nourrit de la présence des spectateurs. Aussi, en regard de ce Roi Lear, l’expérience menée par Christian Schiaretti au sein du T.N.P. et qui tient surtout, sous un certain aspect, de la reconstitution archéologique, peut-elle sembler vaine, ne parvenant qu’à faire revivre, l’espace d’une soirée, le théâtre de tréteaux d’hier tout en le condamnant à n’être jamais que le théâtre d’une époque révolue. La mise en scène du Roi Lear par Jean-François Sivadier, c’est là son plus grand mérite, témoigne de tout autre chose : il s’agit ici d’investir le théâtre populaire d’hier pour inventer le théâtre de tréteaux d’aujourd’hui.

Notes

1  Jean Desmarets de Saint Sorlin, Les Visionnaires (1637), mise en scène de Christian Schiaretti, création au T.N.P. de Villeurbanne le 2 octobre 2007.

2  Molière, Sganarelle ou le cocu imaginaire (1660), L’École des maris (1661), Les Précieuses ridicules (1659), mises en scène de Christian Schiaretti, créations au T.N.P. de Villeurbanne le 8 mars 2007.

3  William Shakespeare, Coriolan (1607), mise en scène de Christian Schiaretti, création au T.N.P. de Villeurbanne le 23 novembre 2006.

4  Roland Barthes, « Le Théâtre populaire d’aujourd’hui » (1954) in Écrits sur le théâtre, textes réunis et présentés par Jean-Loup Rivière, Paris, Éditions du Seuil, collection « Points / Essais », 2002, p. 119.

5  August Strindberg, Père (1887), mise en scène de Christian Schiaretti, création au T.N.P. de Villeurbanne le 2 mars 2005. Paul Claudel, L’Annonce faite à Marie (1912), mise en scène de Christian Schiaretti, création au T.N.P. de Villeurbanne le 2 novembre 2005.

6  Georg Büchner, La Mort de Danton (1835), mise en scène de Jean-François Sivadier, création au Festival d’Avignon, juillet 2005.

7  William Shakespeare, Le Roi Lear (1604), mise en scène de Jean-François Sivadier, création au Festival d’Avignon, juillet 2007. Pièce représentée à l’Espace Malraux de Chambéry du 9 au 11 janvier 2008 ainsi qu’au Théâtre Bel Image de Valence du 14 au 16 février 2008.

8  William Shakespeare, Le Roi Lear (1604), mise en scène d’André Engel, création au Théâtre de l’Odéon de Paris, janvier 2006.

Pour citer ce document

Sylvain Diaz, «Les tréteaux à l’honneur», Agôn [En ligne], Critiques, Saison 2008-2009, mis à jour le : 25/01/2008, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=407.

Quelques mots à propos de :  Sylvain  Diaz

Allocataire moniteur en études théâtrales, Université Lumière – Lyon 2