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Saison 2008-2009

Sylvain Diaz

Andromaque expliquée

À propos d’Andromaque de Racine mis en scène par Declan Donnellan

1 Immontable. C’est la réputation qu’ont certaines pièces de théâtre parmi lesquelles le Cromwell (1827) de Victor Hugo et Le Soulier de satin (1924) de Paul Claudel, deux pièces qui se distinguent dans notre répertoire par leurs proportions imposantes. La taille monstrueuse d’une pièce suffit-elle pour autant à la définir comme immontable ? On peut en douter au vu des représentations récentes de la troisième tragédie de Racine, Andromaque (1667), qu’il s’agisse de celle, médiocre, de Philippe Adrien1 proposée la saison dernière à Lyon ou celle, décevante, de Declan Donnellan2, célèbre metteur en scène britannique et directeur artistique de la compagnie Cheek by Jowl, proposée au début du mois de février à Grenoble. Andromaque serait-elle également, de manière insoupçonnée, une pièce immontable ?

2À l’opposé de la mise en scène classique de Philippe Adrien, la mise en scène de Declan Donnellan se voulait pourtant audacieuse, procédant notamment à une actualisation de la pièce. Les costumes évoquent l’entre-deux-guerres, voire la seconde guerre mondiale – les acteurs incarnant Oreste et Pylade portent des uniformes bleus rappelant ceux des officiers britanniques durant le conflit. Si cette actualisation demeure inexpliquée, maladroite et par là même discutable – comme nombre d’actualisations de pièces présentées ces dernières années d’ailleurs, ainsi qu’en témoigne la mise en scène du Roi Lear par André Engel transposé, sans explication aucune, dans les années 19303 –, son intérêt réside néanmoins avant tout dans son inachèvement. À l’inverse des costumes, la scénographie renonce en effet à toute contextualisation spatiale ou temporelle, exhibant les murs nus du théâtre, n’offrant, comme accessoires aux acteurs, que quelques chaises en bois. Aussi, si cette actualisation inexpliquée d’Andromaque demeure discutable, n’en est-elle pas moins intéressante parce qu’en suspens, refusant d’imposer un cadre historique qui n’est pas le sien à la pièce.

3L’audace de Declan Donnellan se donne toutefois surtout à lire dans sa volonté de porter à la scène le personnage d’Astyanax, fils d’Hector et d’Andromaque, ultime descendant de Priam, fondateur mythique du royaume de France, et qui constitue le cœur même de la tragédie de Racine : c’est en effet autour du devenir de sa personne que les Grecs se divisent, Oreste, au nom de tous les vainqueurs de Troie, demandant que l’enfant leur soit livré afin de le mettre à mort, Pyrrhus, qui entend conquérir le cœur d’Andromaque, s’y opposant farouchement. Dans sa tragédie, Racine a pourtant choisi de maintenir le personnage d’Astyanax hors de scène, la pièce se structurant dès lors autour de ce centre absent, ce point aveugle et pourtant déterminant. Declan Donnellan place, lui, Astyanax, dès le début du spectacle au centre du plateau, faisant de lui l’objet principal de l’attention de tous les personnages – et par là même des spectateurs –, qui se le passent de main en main comme un objet qui pourrait finalement leur permettre de l’emporter sur tous les autres – Andromaque sur Pyrrhus et les Grecs, Pyrrhus sur Andromaque et les Grecs, Oreste sur Pyrrhus et Hermione, Hermione sur Andromaque.

4Declan Donnellan a confié le rôle d’Astyanax à un jeune homme à peine sorti de l’adolescence – Sylvain Levitte – mimant, de manière assez peu convaincante, il faut le dire, les manières d’un enfant, sautant dans les bras de Pyrrhus, récitant à Andromaque des vers empruntés à d’autres personnages faisant l’éloge d’Hector. Cette interprétation ne manque pas de poser question : quitte à porter à la scène le personnage d’Astyanax, pourquoi ne pas l’avoir confié à un enfant ? Le metteur en scène semble en réalité avoir voulu se livrer, dans Andromaque, à diverses expérimentations avec les jeunes comédiens qui l’entouraient. Camille Japy propose ainsi une interprétation particulièrement outrée du personnage d’Hermione qui peut sembler intéressante parce que décalée, mais qui n’en demeure pas moins peu convaincante, le personnage semblant lui-même résister à un tel type de jeu. Autre curiosité de cette direction d’acteurs, c’est la décision du metteur en scène de confier le rôle de Pylade à un acteur grand, brun et au long nez, vêtu d’un uniforme bleu foncé, évoquant immanquablement le jeune général De Gaulle. On ne peut que s’étonner d’une telle référence, relevée par divers spectateurs, et qui demeure incompréhensible. Camille Cayol, qui joue Andromaque, et Christophe Grégoire, qui joue Pyrrhus, sont, quant à eux, plus convaincants, nous offrant quelques belles scènes de confrontation.

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6Actualiser la pièce, la réécrire en inscrivant sur scène le centre de l’intrigue que Racine lui-même avait placé en hors-scène, se livrer à diverses expérimentations à partir des rôles de la pièce… Tant d’audace mais pour quoi faire ? Quel est l’enjeu pour Declan Donnellan ? Serait-il de nous faire redécouvrir un classique, de renouveler notre lecture de ce texte majeur de notre répertoire – la première tragédie aboutie de Racine, dit-on ? Intentions louables, certes, si ce n’est que l’audace, dans ce spectacle, n’est que feinte. En témoigne tout particulièrement la diction même du texte. Si, bien mieux que dans la mise en scène de Philippe Adrien il est vrai, elle nous donne à entendre la beauté de cette pièce, le spectateur a néanmoins le net sentiment, au fil de la représentation, que les acteurs donnent au texte, de manière presque mécanique, le rythme et le ton qu’il appelle : on les entend hausser la voix, se mettre en colère, s’adoucir tout comme l’exige la pièce et tout comme des générations d’acteurs avant eux l’ont jouée. Point d’audace ici, en somme : plutôt que de proposer une représentation novatrice de la tragédie de Racine, il semble plutôt qu’il s’agisse de tendre vers une représentation idéale de la pièce.

7La remarque peut sembler anodine mais elle est en fait essentielle. Il y a plus de vingt ans maintenant, en 1984, Klaus Michael Grüber proposait, à la Comédie Française, une mise en scène d’une autre tragédie de Racine, Bérénice (1670)4. Mise en scène magnifique, dit-on, mais surprenante, Grüber ayant demandé à ses acteurs de chuchoter afin de permettre au spectateur d’« entendre le bruit de la plume de Racine sur le papier ». Dans ce lieu où, depuis sa fondation en 1680, cette tragédie a fait l’objet de plus de cinq cents représentations5, le metteur en scène a ainsi procédé à un écart radical dans la diction même du texte, obligeant par là même les acteurs à jouer autrement et les spectateurs à faire silence, à tendre l’oreille, à écouter, plus qu’ils ne l’avaient sans doute jamais fait, le texte de Racine. Or, c’est dans cet écart que la mise en scène de Klaus Michael Grüber a su, a pu s’inventer, qu’une représentation nouvelle de Bérénice est devenue possible. Et c’est parce qu’il a, semble-t-il, renoncé à procéder à tout écart déterminant vis-à-vis du texte même de Racine que Declan Donnellan n’a pas su, n’a pas pu inventer sa propre mise en scène, qu’Andromaque s’est révélée pour lui immontable. Car il n’existe pas, dans notre répertoire, de pièce qui soit, par nature, immontable ; il n’y a que des pièces que l’on a renoncé à monter.

8Un aspect du spectacle témoigne en particulier de ce renoncement à monter Andromaque. Cette représentation s’illustre en effet par sa grande clarté, par sa grande lisibilité : au début de la pièce, Declan Donnellan prend ainsi le temps de présenter tour à tour les personnages aux spectateurs – chacun d’entre eux se lève et s’avance vers l’avant-scène dès qu’il est nommé. De même, le metteur en scène insiste sur la structure duelle, « collisionnelle »6 dirait Hegel, de la plupart des scènes en plaçant dans l’espace les personnages les uns en face des autres, soulignant par là même les différentes confrontations autour desquelles s’organise la pièce de Racine. Enfin et surtout, le fait de porter le personnage d’Astyanax à la scène témoigne également de cette volonté de faciliter la compréhension de l’intrigue pour le spectateur : le centre de la tragédie ne se situe plus en hors-scène, il ne nous est plus caché, il est au contraire clairement exposé. Ce qui s’exprime ici, c’est peut-être une volonté pédagogique ; c’est surtout un renoncement à l’interprétation au profit de l’explication. Dans la mise en scène de Declan Donnellan, il ne s’agit pas, finalement, d’interpréter Andromaque, d’en proposer une lecture personnelle que la mise en scène aurait à charge de rendre sensible au spectateur, mais seulement d’expliquer la pièce, de rendre manifeste sa structure, de dévoiler son intrigue. Il ne s’agit pas de dire ce qu’elle nous fait, mais seulement ce qu’elle est, de manière immuable, au risque de la vider de son intérêt.

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10Declan Donnellan sera de retour dans la région, en mai, où il présentera, à Lyon, la pièce de Shakespeare, Troïlus et Cressida (1601). Si cette mise en scène d’Andromaque a pu nous décevoir, nous n’en attendons pas moins avec impatience cet autre spectacle, en espérant que l’explication y cède le pas à l’interprétation et que trouve à s’inventer, dès lors, une belle mise en scène de cette tragédie longtemps considérée comme immontable.

Notes

1  Jean Racine, Andromaque (1667), mise en scène de Philippe Adrien, création au Théâtre de la Tempête de Paris le 13 septembre 2005. Représentations au Théâtre des Célestins de Lyon du 29 novembre au 9 décembre 2006.

2  Jean Racine, Andromaque (1667), mise en scène de Declan Donnellan, création au Théâtre du Nord de Lille le 4 octobre 2007. Représentations à la MC2 de Grenoble du 5 au 9 février 2008.

3  William Shakespeare, Le Roi Lear (1604), mise en scène d’André Engel, création au Théâtre de l’Odéon de Paris, janvier 2006.

4  Jean Racine, Bérénice (1670), mise en scène de Klaus Michael Grüber, création à la Comédie Française, 1984.

5  Christian Biet, Racine ou la passion des larmes, Paris, Hachette, collection « Portraits littéraires », 1996, p. 234.

6  Hegel, Cours d’esthétique (1832), traduit par Jean-Pierre Lefebvre et Veronika von Schenck, Paris, Aubier, collection « Bibliothèque philosophique », volume III, 1997, p. 450.

Pour citer ce document

Sylvain Diaz, «Andromaque expliquée», Agôn [En ligne], Critiques, Saison 2008-2009, mis à jour le : 04/03/2008, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=463.

Quelques mots à propos de :  Sylvain  Diaz

Allocataire moniteur en études théâtrales, Université Lumière – Lyon 2