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Saison 2008-2009

Marion Boudier

Entre deux eaux

Autour de Bonheur ? d'Emmanuel Darley et Andrés Lima et de Fish Love mis en scène par Lilo Baur

1 Ceci n’est pas un poisson d’avril. Dans deux spectacles à l’affiche en ce moment à Paris, Bonheur ? d’Emmanuel Darley et Andrés Lima (au Vieux Colombier du 26 mars au 27 avril) et Fish Love, mis en scène par Lilo Baur d’après des nouvelles de Tchekhov (au Théâtre de la ville du 27 mars au 12 avril), on peut voir un comédien incarner une carpe dans une grande scène de séduction.

2Dans Bonheur ?, un pêcheur est séduit par une carpe alors qu’il s’apprête à la remettre à l’eau. Le souvenir de ce moment de bonheur donne lieu à une scène comique, satire d’un pêcheur amateur, satisfait de son matériel, rodpod et détecteur de touches. À plusieurs reprises, les alarmes de ce détecteur ont d’ailleurs failli bousculer le cours du spectacle, effets d’annonce méta-théâtraux qui spéculent sur l’impatience du comédien à faire sa scène et créent un comique de répétition auquel mord avec un certain plaisir le public. Après avoir immortalisé sa prise en se photographiant avec elle, le pêcheur décroche prudemment l’hameçon de ses joues. Leurs regards se croisent. La carpe plonge à l’eau. Mais cette cape n’était pas comme les autres. Le bonheur du pêcheur se teinte soudain d’érotisme. Dans l’intervalle, la carpe s’est mise à danser. Vêtu de vêtements noirs moulants, l’acteur, ses longs cheveux lâchés, ondule sur une musique rythmée en agitant les bras. Carpe ou travesti, la situation est flottante. Rit-on parce qu’on regarde un homme imiter les mouvements d’un poisson, parce qu’on regarde un homme imitant le déhanchement d’une femme pour imiter un poisson, ou encore parce qu’un homme séduit un autre homme en se faisant passer pour une carpe ?! C’est visqueux comme des écailles, on rit, et on passe à la scène suivante. La musique sert de transition vers un autre instantané de bonheur.

3Dans Fish Love, c’est le poisson et non le pêcheur qui est séduit. Une jeune carpiste, trempant nonchalamment canne et robe cramoisie dans l’étang, excite la passion d’un carpeau. L’ambiguïté sexuelle est absente au niveau du comédien, qui incarne avec finesse la nage d’une carpe mâle. Il déambule plus ou moins vite sur la scène, ouvrant la bouche par intermittence, agitant uniquement ses mains au bout de ses bras plaqués le long de son corps. La situation est tragique, car, si dans les contes les grenouilles se transforment parfois en princes charmant, les carpes ne se métamorphosent pas en jeunes hommes dans les nouvelles de Tchekhov. Non, ils ne se marièrent pas et n’eurent pas de nombreux carpillons... L’hameçon enfin attrapé par le poisson amoureux est mal ferré par la pêcheuse, qui, d’un coup sec, arrache la mâchoire de sa proie. Poésie et tristesse émanent de cette scène, encadrée par une leçon de pêche, une demande en mariage, les mouvements d’un banc de poissons ou de patineurs sur la glace gelée de l’étang. C’est Kolia, adolescent qui traverse pratiquement toutes les séquences du spectacle (confronté au prétendant de sa sœur, venant en aide à un groupe de pêcheurs, mêlé à ses camarades de classe…), qui s’est métamorphosé en carpe pour cette scène ; la mésaventure du poisson devient une métaphore de la découverte de l’amour à l’adolescence et, en échos à d’autres scènes du spectacle, des blessures qu’il inflige à tout âge.

4À travers ces carpes se reflètent deux tendances du théâtre contemporain et, fondamentalement, deux attitudes face au spectateur. Dans Bonheur ?, la carpe est exubérante, spectaculaire, au détriment du frémissement du souvenir heureux du pêcheur. Je ris de l’anecdote, mais il m’est impossible de faire miens ce bonheur, cet étang, ce poisson. La mise en scène semble avoir été conçue selon l’idée qu’il faut faire éprouver aux comédiens ce que le spectateur est censé éprouver. Le résultat est démonstratif, bien que les acteurs, dont les confessions et improvisations ont servi à l’écriture du spectacle, interprètent leurs rôles avec un plaisir flagrant et communicatif. Texte et mise en scène leur offrent la possibilité d’une interprétation personnelle, pleine de sentiments, de souvenirs et d’intentions, à laquelle il s’adonnent avec conviction, et pour certains avec talent. Mais qu’en est-il pour le spectateur ? L’accumulation des souvenirs individuels et le retour constant du mot « bonheur » dans les répliques des personnages lui font-ils saisir quelque chose du bonheur ? Les petits faits quotidiens, les drames de la vie fragmentés et décontextualisés s’accumulent dans des effets spectaculaires sans véritable travail des matériaux scéniques et textuels ; souvenirs heureux et évocations individuelles sont noyés par une construction qui les juxtapose tels des sketches. Musique et danse sont à plusieurs reprises convoquées en renfort pour maintenir l’émotion. Sur la scène trône un lit d’hôpital à roulettes, dont la signification reste univoque malgré les tissus qui le recouvrent et les différentes fonctions qu’il reçoit avec le jeu des acteurs. Impossible d’imaginer autre chose, d’oublier la laideur matérielle de l’objet. Cette laideur qui aveugle est symptomatique d’une mise en scène redondante et peu suggestive, qui semble méconnaître le statut du signe théâtral et englue tout ce qu’elle touche dans les bons sentiments, les effets faciles, le prêt à penser. Le spectacle n’assume pas non plus les rares passages critiques et « engagés » du texte (quoique créer des personnages de femme de ménage et d’immigré clandestin ne suffise pas à rendre une pièce politique), qui sombrent dans le politiquement correct au lieu de fonctionner tels de véritables contrepoints. À l’inverse, fidèle à Tchekhov qui revendiquait l’objectivité et la neutralité du médecin, le spectacle de Lilo Baur n’affiche aucune prétention politique, et aucune prétention spectaculaire non plus. Tout y est simple, ludique, juste, même si, en proposant un montage et une adaptation de nouvelles, il demeure difficile d’égaler la finesse dramaturgique de l’auteur.

5Mais revenons à nos poissons : deux carpes pour distinguer deux spectacles qui explorent l’intimité humaine et la possibilité de son partage. Deux spectacles qui procèdent de manière opposée, à partir d’un matériau personnel ou narratif, plus ou moins modifié dramaturgiquement pour son passage à la scène, plus ou moins illustré ou déplacé par les partis pris scéniques. Dans un cas, le texte rassemble des récits autobiographiques, des parcelles de l’intimité des comédiens, que la mise en scène met en forme avec force expressivité afin d’émouvoir le spectateur ; dans l’autre, la mise en scène fait voyager le spectateur dans un matériau textuel fictionnel, en esquissant des images, des gestes, qui fonctionnent tels les indices d’un vécu qu’il appartient au spectateur de réactualiser dans son intimité, selon son imagination et ses émotions. Deux carpes donc pour se rappeler que le théâtre n’est pas simplement un phénomène spectaculaire, visuel et auditif, mais avant tout un événement mental ; illusion, dénégation, croyance sont des processus de l’imaginaire. Ils ont besoin d’être sollicités. La carpe incarnée par Kolia dans Fish Love nous offre cet espace mental et affectif ; la métaphore qu’elle constitue n’est pas close mais ouverte à des échos internes au spectacle et à nos projections personnelles, de la même manière que les tables utilisées sur la scène pour évoquer un pont ou un ponton m’invitent à imaginer les rivages du fleuve Amour, à y superposer les berges du Rhône, une description de L’enfant et la rivière de Bosco ou une image de Soleil trompeur de Mikhalkov. La carpe de Bonheur ?,en imposant en surface des effets appâtants, ferre trop vite et finit en queue-de-poisson. Et moi de bailler comme une carpe, au milieu de spectateurs aux yeux de merlans frits, ayant visiblement mordu à l’hameçon.

Pour citer ce document

Marion Boudier, «Entre deux eaux», Agôn [En ligne], Critiques, Saison 2008-2009, mis à jour le : 23/11/2009, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=499.