Aller à la navigation  |  Aller au contenu

Points de vue

Julie Sermon

Arts de la scène / Société du spectacle

1 À l’origine, ce texte est une communication proposée dans le cadre d’une formation au théâtre contemporain, organisée en 2005 par le Théâtre de la Digue (Toulouse), et destinée à des élus locaux. D’où, un ton volontairement et naïvement militant, et aussi, certains détours pédagogiques qui pourront sembler bien généraux et rebattus, et ils le sont, aux lecteurs avertis (ce que n’étaient pas les destinataires de cette intervention). En dépit de ces réserves, il a paru intéressant à la revue Agôn de le mettre en ligne : j’ai accepté.

Sur l'autel du salut libéral

2En tant que jeune enseignante-chercheuse en Arts du Spectacle, dramaturge et metteure en scène, je constate, de manière si l’on peut dire privilégiée, la mise en œuvre accélérée d’une même politique pernicieuse : l’évaluation de la qualité, et partant, du droit à l’existence professionnelle, en des termes quantitatifs de production, si ce n’est de stricts critères de rentabilité. À une époque où régulièrement, représentants et dirigeants nous prient, au nom du bon sens et de l’intérêt dit général, de bien vouloir comprendre, admettre, que l’idéologie concurrentielle constitue la seule issue réaliste à la crise globalisée, il est tout à fait dans l’ordre dominant des choses que les pratiques symboliques – l’art, la pensée, qui par définition se dépensent hors marché – se trouvent largement frappées de suspicion. Que font ces gens à part aggraver en pure perte l’endettement de l’État ? À quoi ça sert ? ça mène à quoi ? À l’horizon institutionnel, un ostracisme et une asphyxie programmés : au nom de l’implacable réalité, on sacrifie sur l’autel du salut libéral tous ceux dont la profession de foi n’est pas comptable.

3Ainsi, à défaut d’être directement monnayable (mais rassurons-nous, la privatisation de l’Université comme du théâtre public est en cours), il s’agit désormais d’apporter, et toujours davantage, les preuves tangibles de sa légitimité, lesquelles reposent en grande partie sur des considérations numériques – par exemple : nombre de publications pour les chercheurs, pronostics de remplissage des salles pour les artistes. Ceux qui ne font pas l’effort de rentrer dans les quotas imposés se voient plus ou moins gracieusement remerciés et marginalisés. La question déborde largement, on le sait bien, l’espace intellectuel. Pour s’en tenir à ce champ-là : à court ou moyen terme, on peut faire l’hypothèse que ce n’est rien moins que l’énergie vive (et vivifiante) de la recherche, de la création et de la pensée libres, qui se voit menacée de tarissement.

Résister est-il un acte réactionnaire ?

4On vit dans un système de rationalisation à outrance, un monde qui s’envisage et se construit à l’aune des chiffres. Les fluctuations de la Bourse, les sondages d’opinion, les échelles d’alerte et les taux en tous genres (de croissance, d’insécurité, de pollution, d’immigration), non seulement rythment, mais dictent notre existence et notre rapport au réel. Le problème est que cette compulsion à la mesure immédiate et à la classification infinie (en réalité, bien moins scientifique que gestionnaire) tient désormais lieu de programme et de solution politiques. C’est évidemment un leurre (version optimiste), une bombe à retardement (version sceptique), mais le fait est qu’aujourd’hui, les « décideurs », tels qu’ils se sont institués, peuvent se féliciter d’avoir assez largement réussi à persuader la plupart des gens qu’on ne pouvait pas lutter contre cette marche-là du monde, statistiques en main et schémas à l’appui.

5Plus grave, en fait : au cours de ces trente dernières années, ce désir s’est vu comme tué dans l’œuf par l’avènement d’une civilisation massive de confort et de loisirs, déployée sur fond croissant de précarité et d’instabilité. C’est ce que Guy Debord baptisait les « dictatures diffuses » : un processus d’aliénation démocratique de la population par la satisfaction immédiate et consumériste de désirs simples, infiniment renouvelés, mais toujours susceptibles de ne l’être plus – ce qui fait que chacun, au jour le jour, se cramponne surtout à ses petits intérêts. Quant aux quelques manifestations de résistance ou de non-consentement à la résignation ambiante, elles se voient immédiatement qualifiées de réactionnaires. Je suis prête à assumer l’étiquette puisque, selon un de ces curieux glissements sémantiques dont est friande l’époque, on taxe de réactionnaire quiconque oppose son refus à la fuite en avant du « toujours plus » érigée en véritable dogme de la modernité.

Résistance pacifique et militantisme local

6Je n’ai évidemment ni la prétention ni les moyens de remédier à l’ampleur de la catastrophe du monde telle qu’elle va ; je ne suis même pas persuadée qu’une alternative soit rapidement envisageable ; je refuse malgré tout de céder à la tentation de croire que la situation est inéluctable et qu’un autre état des choses est impossible. À mon échelle, je m’efforce de contribuer au questionnement des mentalités telles qu’elles sont formatées. Entre engagement volontariste pour des gestes, des idées, des propositions non médiatisées, et conscience désenchantée d’une lutte à armes désespérément inégales, je conçois mon inscription dans le champ social actuel sous la forme d’une résistance pacifique (ne pas alimenter les logiques mercantiles et communicationnelles dominantes) et d’un militantisme local qui consiste, pour l’essentiel :

71) à suspendre, aussi souvent que possible (le temps d’une conversation, d’une intervention, d’une représentation), la logique de production de sens et d’images en flux tendu.

82) à opposer, au credo pseudo-scientiste de l’idéologie officielle, les enjeux imaginaires des textes et des formes nouvelles.

93) à défendre la nécessité et à réfléchir aux enjeux des arts de la scène à l’ère de la société du spectacle.

10Ces questions sont la raison d’être de mes engagements universitaires et artistiques ; en vrac et très rapidement, quelques réflexions sur le théâtre.

Multimédia et redéfinition du théâtre comme art

11Comme y invite Denis Guénoun dans Le Théâtre est-il nécessaire ? (éd. Circé - 1997), j’envisage le théâtre moderne et contemporain à partir d’une ironie de l’histoire. Le fait qu’au tournant du 20ème siècle – moment où la scène dispose enfin des moyens techniques qui lui permettraient d’atteindre son idéal d’illusion de vie, et qu’elle parfait la vérité du jeu de l’acteur – le cinéma, qui donne vie à un monde d’images qui s’animent d’elles-mêmes, réalise l’imaginaire dramatique comme la scène ne saura jamais le faire. De ce nouvel agencement des forces et des formes en présence, s’est imposée la nécessité d’une redéfinition du théâtre comme art.

12Plutôt que de relever le défi de l’illusion et de lutter sur le même terrain que le cinéma, un certain nombre d’artistes (auteurs, metteurs en scène, théoriciens) se sont placés dans un rapport problématique, conflictuel, à leur pratique, et se sont efforcés de réfléchir aux modalités, aux fonctions et aux vertus, à la possibilité, aussi, d’une représentation de l’homme et du monde spécifiquement théâtrale. Cette recherche n’a cessé de nourrir l’histoire littéraire et scénique du théâtre – qui, depuis cinquante ans, a non seulement eu à compter avec la concurrence du cinéma, mais aussi, avec l’existence de la télévision et de la publicité. Cette conjoncture multimédiatique est à l’origine d’une révolution sans précédent dans l’histoire du théâtre : la fonction deux fois millénaire de l’art théâtral – proposer des paradigmes de l’humain, mettre en jeu des situations exemplaires – s’est trouvée usurpée par le champ de l’audio-visuel.

Continuité des formes admises ou formes nouvelles ?

13Il n’est pas question pour moi de tenir des propos bêtement binaires, qui feraient du théâtre le lieu de toutes les résistances vertueuses. En réalité, la ligne de démarcation ne passe pas entre le théâtre et les autres formes de représentation, mais, toutes pratiques confondues, et dialoguant entre elles, entre ceux qui s’inscrivent dans la continuité des formes admises, convenues, repérées, et ceux qui recherchent des formes nouvelles, à même de donner à entendre et à voir autrement – et donc : qui créent de l’étonnement et de la réflexion, au risque de l’incompréhension. À l’ère de la société du spectacle désormais bel et bien instituée, ce geste esthétique est profondément politique : il est un lieu de résistance, un espace-temps commun et alternatif, à la civilisation de communication et de loisir qu’un certain nombre (a priori restreint) a tout intérêt à imposer. On est dans une société façonnée par le christianisme, qui a fondé son pouvoir sur la maîtrise des images. Dans la stricte continuité de l’Église, les pouvoirs politiques et économiques contemporains se rendent maître des consciences en étant maîtres des images, et cela, à un double niveau.

Mainmise sur l’imaginaire et abrutissement du spectateur

14À grande échelle, cette mainmise sur l’imaginaire passe par des campagnes de communication dignes des meilleures époques de propagande, et par un projet désormais avoué d’abrutissement du spectateur. Au-delà du petit scandale qu’a suscité l’équation TF1 = temps de cerveau disponible = Coca-Cola, il importe de prendre la mesure très concrète de cette entreprise de divertissement : la production et la diffusion exponentielles de modèles vains, préfabriqués, jetables, qui tendent à tenir lieu d’imaginaire collectif. Avec cet effet d’asservissement majeur qui fait qu’on épuise le désir par surproduction, et aussi, qu’on contraint les gens à s’identifier sans discuter, et souvent, sans autre recours, à des images prêtes-à-consommer, immédiatement reconnaissables, ressemblantes et reproductibles, toujours plus inconséquentes et uniformisées.

15Il est donc, plus que légitime, nécessaire, que le souci des artistes soit désormais moins d’ajouter du spectacle au spectacle que de décrocher les représentations de leurs significations supposées, que de donner à voir et à entendre différemment, en imaginant d’autres manières de parler et de jouer, ou en renégociant les rapports de la parole et du visible (ce qu’on voit, ce qu’on fait). Ce faisant, le théâtre rappelle au spectateur que les images et les mots entretiennent des relations variables, que leurs rapports s’inventent et se construisent, que le réel se fabrique, en même temps qu’il contribue à élargir le champ toujours plus étriqué de nos investissements, de nos intérêts et de nos curiosités. C’est un service public : une société meurt si son imaginaire et son activité critique se sclérosent. Une société humaine, s’entend. Il est évident que la satisfaction immédiate et facile des plaisirs individuels, le nivellement et la massification que cela suppose, sous-tendent et entretiennent le grand marché de la consommation.

L’aliénation imaginaire des artistes professionnels

16Je parlais plus haut d’une entreprise d’asservissement à un double niveau. Aujourd’hui, il me semble en effet que l’aliénation imaginaire atteint également une sphère beaucoup plus restreinte et spécialisée : celle des artistes professionnels.

17Au cours de ces vingt dernières années, le théâtre subventionné est devenu, comme l’art en général, un marché (de luxe) à part entière, avec ses stars, ses tendances, ses collections de saison. Aussi, souvent, le projet du théâtre privé me paraît-il presque plus clair : il s’agit de divertissement, sans autres prétentions, et cela a le mérite non négligeable de créer infiniment plus de lien social que la télévision. Ce qui est loin d’être le cas du théâtre subventionné. D’une part, parce que cela reste, qu’on le déplore avec plus ou moins de bonne foi, une pratique culturelle d’élite. D’autre part, parce qu’à titre de théâtre d’art et de recherche, les spectacles subventionnés n’ont pas vocation à créer le consensus. Le problème est justement qu’à l’heure actuelle, on peut légitimement s’interroger sur les ambitions artistiques et la politique culturelle des élus comme des directeurs de lieu.

18En effet, si l’on se penche sur la programmation, on s’aperçoit qu’à côté d’une grande majorité de spectacles sans remous, aseptisés, « tout public », quelques agitateurs ont leurs lettres de noblesse (Rodrigo Garcia, Jan Fabre… pour ne citer que les très emblématiques). Je ne peux m’empêcher de voir dans cet accueil bienveillant en haut lieu de l’institution un projet douteux. C’est à la fois une soupape illusoire de liberté (qui a le grand mérite de faire vendre : le scandale est toujours affriolant) et une neutralisation de ses éventuelles vertus subversives (le public consomme ces spectacles « porno-chic » qui le font gentiment frétiller le temps d’une représentation, puis va tranquillement dîner en ville).

Le théâtre : une école du regard et de l’écoute

19Bien évidemment, le véritable enjeu du théâtre – son danger pour les élites au pouvoir – est ailleurs : il tient à la place et aux fonctions qu’il confère au spectateur, dont il fait un partenaire à l’esprit critique et à l’imagination active. Quel homme politique revendique encore aujourd’hui un tel projet d’émancipation ? Il devient urgent de poser le débat et de se demander ce qu’on a envie de transmettre comme valeurs de société, notamment aux générations qu’on est en train de former et qui sont quasiment imperméables aux arts scéniques de leur temps, alors qu’ils vivent dans un monde saturé d’images et d’informations. Si l’on veut lutter contre le programme de bêtification massive méthodiquement et quotidiennement mis en œuvre, je crois qu’il est important de développer un théâtre qui soit, comme l’appelait Antoine Vitez, une « école du regard et de l’écoute ».

La politique culturelle conçue comme annexe du tourisme et de la communication

20Dans cette perspective, le soutien à la création de textes contemporains, la transmission des écritures et des formes nouvelles, l’apprentissage des outils qui permettent de les appréhender et de les apprécier, me semblent être des enjeux collectifs tout à fait cruciaux. Ce projet était consubstantiel à la naissance du Théâtre d’Art, et il a porté le mouvement de décentralisation théâtrale d’après-guerre. Aujourd’hui, ce service public, au même titre que beaucoup d’autres, se voit abandonné par l’État. Plus précisément : si l’on excepte le circuit prestigieux du théâtre (Théâtre Nationaux et autres endroits choisis suivant la mode du moment), la politique culturelle tend à devenir une annexe du tourisme et de la communication – avec son florilège de festivals, de labels et d’événementiels en tous genres. Les bons jours, je me dis qu’il s’agit là d’un emballement consumériste et idolâtre naïf. Les mauvais, je me demande si quelques seigneurs des temps modernes ne seraient pas sur le point d’entériner le projet d’une société humaniste et progressiste, en entretenant la ô combien nécessaire et variablement abrutissante distraction d’une population par ailleurs corvéable, utilisable et manipulable à merci. Il pourrait être fort dommageable de s’interroger sur les pouvoirs de la parole, sur la place qu’on cherche à nous faire occuper, sur le rôle qu’on a envie, ou pas, ou autrement, de jouer. Mais soyons raisonnables, et finissons-en avec ces revendications alternatives utopistes, populistes, adolescentes : des comités d’experts veillent sur le monde.

Pour citer ce document

Julie Sermon, «Arts de la scène / Société du spectacle», Agôn [En ligne], Points de vue, mis à jour le : 19/10/2010, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=557.

Quelques mots à propos de :  Julie  Sermon

Julie Sermon est maître de conférence en Arts du spectacle à l'université Lyon II.