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Regards croisés sur deux spectacles : Si ce n'est toi et Forêts

Noémie Doutreleau

Une Forêt d’émotions où notre guide se doit d’être un Loup

À propos de Forêts, pièce écrite et mise en scène par Wajdi Mouawad

1 Pitié, joie, crainte, rire, terreur, tristesse, enthousiasme, effroi… Forêts est résolument une pièce capable de mélanger autant d’émotions tout en préservant leur intensité. Le spectacle est captivant et les quatre heures laissent le spectateur abasourdi. Toutes ses émotions ont été stimulées et il aura du mal à y mettre de l’ordre. Le retour dans le monde réel nécessite une période de réadaptation. La pièce est un voyage initiatique autant pour le personnage de Loup que pour le spectateur qui ne peut rester impassible face à ce qui se déroule sous ses yeux.

2Loup est l’image du spectateur : elle est le relais sur scène des émotions qui l’assaillent et en suivant son histoire, le public est renvoyé à son propre passé. La pièce est construite comme une enquête sur les origines de Loup, des origines dont dépend son avenir. Le spectateur est initié à l’horreur qui réside dans le passé de chacun et à la nécessité d’assumer, d’accepter cet héritage, malgré les zones d’ombre dont il regorge. Une chronologie déconstruite et une pièce qui avance à mesure des indices découverts. Les juxtapositions temporelles sont nombreuses, mais parfaitement lisibles par les costumes qui traduisent les époques traversées. Des couleurs qui s’affadissent en remontant dans le passé et s’assimilent à une esthétique photographique.

3Le travail de Wadji Mouawad est remarquable et l’adéquation entre le texte et la mise en scène est due à la genèse de la pièce. La scénographie, loin de commenter inutilement le texte, le souligne et esthétise sa violence. Une violence narrative bien souvent insoutenable : les personnages évoluent dans un univers d’inceste, de parricide, de viol et de génocide. Transposée pour l’extermination des juifs, poétisée lors les naissances ou simplement symbolisée, elle est rendue supportable pour le spectateur. La recherche esthétique est évidente et permet une mise en valeur des contrastes de la pièce qui oscille entre un naturalisme brutal et une symbolisation. A plusieurs reprises, la mise en scène suggère les non-dits du texte. Ainsi, les murs du décor sont propices à la représentation en ombres chinoises d’un combat au corps-à-corps entre Lucien et le frère monstrueux de Léonie. Le spectateur n’a pas besoin d’autres éléments, il a compris les enjeux de l’action.

4Guidé à travers les époques par les lumières, les costumes et les couleurs, le spectateur est entraîné dans la quête de Loup et souffre de la même indignation face à la fatalité inscrite dans l’histoire familiale. La phrase obsédante « je ne t’abandonnerai jamais » sonne de manière dérisoire à ses oreilles après avoir assisté à une succession d’abandon et de promesses oubliées. La couleur noire de Loup, couleur du dégoût et de l’écœurement devient un rouge de l’espoir à la fin de la pièce. Un happy end contestable après la puissance des émotions éprouvées pendant plus de trois heures, mais certainement nécessaire à la santé morale du spectateur !

5 Forêts de Wadji Mouawad ne laisse rien au hasard et la mise en scène est à même de susciter les émotions les plus diverses. Si le voyage en vaut la peine, il n’est pas sans danger et cette profusion d’émotions variées peut troubler durablement le spectateur qui ne sortira certainement pas de la salle dans le même état où il y est entré.

Pour citer ce document

Noémie Doutreleau, «Une Forêt d’émotions où notre guide se doit d’être un Loup», Agôn [En ligne], Regards croisés sur deux spectacles : Si ce n'est toi et Forêts, Saison 2009-2010, Critiques, mis à jour le : 13/06/2008, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=577.

Quelques mots à propos de :  Noémie  Doutreleau

Étudiante en deuxième année de Licence Arts du spectacle, Université Lumière – Lyon 2