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Regards croisés sur deux spectacles : Si ce n'est toi et Forêts

Noémie Doutreleau

Une porte ouverte sur l’an 2077

À propos de Si ce n’est toi d’Edward Bond mis en scène par Alain Françon

1 Si ce n’est toi, un titre pour le moins énigmatique. Il reste néanmoins la première porte ouvrant sur un univers décalé, absurde ou visionnaire, on ne sait pas trop. Un flou voulu par l’auteur et maintenu par le metteur en scène. Le décor se résumant à un mur, une table et deux chaises, est volontairement impersonnel, d’une neutralité inquiétante. Alain Françon suit les indications nombreuses d’Edward Bond à la virgule près, ce qui contribue à la mise en place d’une atmosphère particulière qui relève à la fois de la science fiction et d’un réalisme inquiétant. Rien n’est laissé au hasard, tout est trop propre. Une propreté qui participe à l’ambiance étrange et décalée. Rien ne permet au spectateur d’avoir des éléments sur le lieu de l’action ou les motivations des personnages. Le spectateur est le voyeur d’une action dont le sens lui échappe. La scène semble être dépouillée par un hors-champ inconnu du spectateur qui ne peut que supposer, imaginer, tenter de deviner les motifs des protagonistes. Sa confusion ne disparait jamais et les questions s’ajoutent les unes aux autres dans son esprit.

2L’atmosphère est tendue. Une tension évidente, mais incompréhensible que l’espace sonore concrétise. La pièce commence sur une scène vide à peine éclairée, l’arrivée de Sara vient perturber le calme apparent. La lumière monte lentement et avec elle, l’ambiance sonore. Des battements de cœur et un léger sifflement. L’angoisse de Sara est manifeste et se transmet au spectateur. Toute l’attention de Sara est dirigée vers l’extérieur. Un hors-champ matérialisé par une porte vers laquelle se concentrent tous les sens. Il existe une différence entre l’intérieur et l’extérieur, mais le spectateur ignore laquelle. L’intérieur semble être l’espace inviolé du couple et qui se doit de rester intact. L’extérieur est le lieu d’où vient la menace. Le lieu d’où surgira un frère qui viendra déranger l’ordre établi dans cette sphère intime.

3Rien, dans la mise en scène ne situe l’action dans un contexte spatio-temporel précis. Le spectateur est sans repères, mais a toute la liberté de combler les lacunes dans la compréhension du récit par son imagination. La pièce d’Edward Bond et la mise en scène d’Alain Françon convergent vers un même but qui est la déroute du spectateur. Une déroute appréciée car loin d’être mortifiante, elle stimule sa perspicacité. Le spectateur doit se construire le fond historique sur lequel s’ancre la pièce par son imagination, alors que les personnages eux-mêmes n’ont pas la possibilité de posséder leur propre histoire.

4La propriété prend d’ailleurs des proportions démesurées et l’arrivée d’un étranger qui se dit le frère de Sara, déclenche une violence incompréhensible. Il viole les codes élémentaires de la bienséance en s’asseyant sur une chaise qui ne lui appartient pas. La présence de l’autre, de l’inconnu, dérange. Surtout si c’est son frère. La haine qui en résulte est tellement déplacée que l’on se demande si Edward Bond n’établit pas un raisonnement par l’absurde afin de montrer l’incohérence d’une société individualiste. Alain Françon suit les indications de l’auteur à la lettre et parvient à donner à la pièce une coloration comique qui n’apparaît pas à la lecture. Le rythme, le jeu des acteurs, apporte une légèreté nécessaire à un univers où le totalitarisme semble régner, où la personnalité n’est pas admise.

5L’auteur pousse le spectateur à s’interroger où la société le mènera. La mise en scène d’Alain Françon souligne les accents comiques et permet au spectateur d’apprécier les enjeux de la pièce qu’une mise en scène moins rythmée aurait laissé échapper. Le rire du spectateur rend digeste la vision cauchemardesque qu’a Edward Bond de l’avenir et le spectateur français ne peut s’empêcher d’établir une intertextualité avec la Fable du loup et l’agneau de La Fontaine. La société est individualiste, mais rien ne permet de distinguer un homme d’un autre, ni même son passé ou ses biens : « si ce n’est toi, c’est donc ton frère », n’importe qui peut prétendre être un autre. Un texte qui interpelle le spectateur et dont la mise en scène finement menée en souligne tous les aspects.

Pour citer ce document

Noémie Doutreleau, «Une porte ouverte sur l’an 2077», Agôn [En ligne], Critiques, Regards croisés sur deux spectacles : Si ce n'est toi et Forêts, Saison 2009-2010, mis à jour le : 13/06/2008, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=579.

Quelques mots à propos de :  Noémie  Doutreleau

Étudiante en deuxième année de Licence Arts du spectacle, Université Lumière – Lyon 2