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Regards croisés sur deux spectacles : Si ce n'est toi et Forêts

Antoine Amblard

Forêts : du grand spectacle un peu décevant

À propos de Forêts, pièce écrite et mise en scène par Wajdi Mouawad

1 Représentée au Théâtre des Célestins cette année, la pièce de Wajdi Mouawad séduit par une mise en scène (de l’auteur lui-même) qui permet au texte de prendre toute son ampleur, malgré une certaine distance entre le public et la scène vis-à-vis du ressenti, et une fin mitigée.

2 Avant d’aller voir la pièce, Forêts nous intrigue par sa forme romanesque. En effet, il s’agit d’une enquête à travers différentes générations semée d’événements fantastiques. Cette recherche est menée par Loup, une jeune fille de seize ans qui veut en savoir plus sur ses origines, et par un paléontologue qui fait des études sur un os-enfant dans la tête d’Aimée, la mère de Loup. On assiste alors à différents épisodes scéniques où interviennent les ancêtres de Loup, sous la forme de retours en arrière.

3 Les multiples flashbacks sont visibles par des jeux de lumière nets et précis qui partagent la scène en plusieurs espaces dans lesquels  évoluent les personnages concernés. Les décors sont simples. Au début, il n’y a qu’une grande table et des chaises qui vont au fur et à mesure du spectacle se déplacer ou se modifier pour d’autres usages, selon le déroulement de l’histoire (un lit d’hôpital, une table d’opération, une cellule de mise en quarantaine). Les décors minimalistes mettent en valeur la trame et les personnages et permet de comprendre de manière subtile le déroulement de l’intrigue.

4Les murs vont quant à eux changer de couleur et d’aspect pour permettre de voyager à travers les différentes époques, de la première guerre mondiale à nos jours. Par des jeux d’ombre et de lumière, des événements durant l’enquête nous apparaissent clairement et invitent le public à réfléchir et à réagir. Par exemple, les ombres chinoises d’une créature et d’un homme nous montrent de façon originale l’épisode dans la fosse du zoo, un combat mené entre un jumeau déformé et un soldat de la première guerre mondiale. Pour représenter les sévices infligés à une femme en camp de concentration, une ombre de son profil est projetée sur le mur à cour et la représentation de son crâne est martelé de coups. Le choix de montrer ces scènes en passant par des effets de lumière permet d’amplifier l’horreur et la violence de certains passages de la pièce.

5L’identification historique de chaque événement présenté sur scène est également soutenue par la musique, qui crée un univers sonore particulier et propre à chaque époque. Par exemple, au tout début, la musique qu’on entend pendant le repas annonce tout de suite qu’on est dans les années 1980 et que l’ambiance est au beau fixe. En effet, il s’agit de fêter la chute du mur de Berlin.

6Les passages paraissant les plus difficiles à mettre en scène séduisent le public en jouant sur des effets de surprise. Le bombardement de la tumeur d’Aimée, représenté par des soldats en blouse blanche qui mitraillent l’os-fœtus, est troublant de réalisme. Le spectateur ressent encore plus la violence de cet épisode en rentrant dans l’intimité du personnage.

7On assiste aussi à des tableaux humains réalistes où le temps semble s’être arrêté pour l’éternité, comme par exemple le portrait vivant des résistants pendant la seconde guerre mondiale, qui revient plusieurs fois, comme pour nous rappeler que cet épisode est primordial pour comprendre les origines de Loup.

8Ce spectacle ressemble tellement à une épopée cinématographique qu’on oublierait presque qu’il s’agit d’une pièce de théâtre. En effet, l’histoire de Forêts et sa mise en scène sont à l’image d’une saga qu’on pourrait très bien suivre sur grand écran tant il y a de rebondissements, de voyages dans le temps et d’intrigues amoureuses et rocambolesques. Malheureusement, bien qu’il y ait cette volonté de transparence vis-à-vis du spectateur, les émotions suscitées par les comédiens ne parviennent pas à franchir complètement le mur invisible qui sépare la scène du public. La place des spectateurs au paradis ou au balcon, ou le style d’écriture et de mise en scène de Wajdi Mouawad sont peut être liés à ce manque d’échanges avec le public.

9On ressort de Forêts émerveillés par une mise en scène claire et inventive, et également frustrés de ne pas avoir ressenti comme il se doit l’émotion du spectacle. La déception est également liée à la fin du spectacle, qui semble déconnectée du reste de la pièce : une pluie de pétales de roses sur les ancêtres de Loup, tandis qu’elle déclame un sermon sur l’amitié. La redondance de ce terme n’est pas utile et cela plombe un peu la fin du spectacle, avec en prime une musique classique insistant sur le pathos de la scène. Difficile alors de ne pas sourire devant ce déballage d’émotions quelque peu abusif. Quel contraste avec le reste de la pièce, qui est plutôt sobre et qui évite justement ces débordements de sentiments !

Pour citer ce document

Antoine Amblard, «Forêts : du grand spectacle un peu décevant», Agôn [En ligne], Regards croisés sur deux spectacles : Si ce n'est toi et Forêts, Saison 2009-2010, Critiques, mis à jour le : 13/06/2008, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=580.

Quelques mots à propos de :  Antoine  Amblard

Étudiant en deuxième année de Licence Arts du spectacle, Université Lumière – Lyon 2