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Regards croisés sur deux spectacles : Si ce n'est toi et Forêts

Émeline Marcour

Un puzzle à déchiffrer

À propos de Si ce n’est toi d’Edward Bond mis en scène par Alain Françon

1 Un bruit sourd au début du spectacle annonce le tempo, le rythme, le dessein de Si ce n’est toi d’Edward Bond mis en scène par Alain Françon. Une sonorité oppressante, stridente qui évoque l’enfermement est ponctuée par des battements que l’on peut prendre pour des pulsations cardiaques.  Le bruit nous surprend seulement au début du spectacle. Il nous plonge dans un état de tension qui peut aller jusqu'à un léger malaise viscéral. L’homme est au cœur de sa prison. Comment se souvenir de ce qu’est un homme, de sa nature, de son humanité? Comment sortir de la société réglementaire voir dictatoriale pour réapprendre à vivre? Les questions posées par le dramaturge sont celles qu’il imagine être le 18 juillet 2077.

2Sarah est là, chez elle, seule, absente. Elle attend son mari Jams, policier. A l’image d’une statue elle est appuyée contre la table, dans une tension musculaire curieuse, difficile à comprendre au début et un peu longue pour nous. L’accent porté sur cette image, sur cette femme en attente, même si elle paraît interminable, n’est pas insignifiante. C’est le point de départ de la démonstration qui nous est faite. On entend frapper à la porte. Personne derrière. C’est le même thème que La Cantatrice chauve d’Ionesco. Ici ce n’est pas un pompier qui perturbe la situation mais le frère de Sarah. Frère dont elle se souvient pas mais qui d’une autre manière que le pompier annonce des absurdités, provoque insécurité pour Sarah. Elle n’est pas un cas particulier. Ceux qui se souviennent se suicident. Dans ce monde, il n’y a plus de valeurs humaines. Pourquoi Sarah a-t-elle oubliée son frère? On pense tout de suite aux enjeux politiques. La pièce se passe dans le futur, tout devient possible. Edward Bond et Alain Françon encouragent et développent l’imaginaire du spectateur en livrant quelques pièces seulement du puzzle.

3Le passage de l’amnésie à la prise de conscience par le personnage de Sarah est touchant et rassurant. C’est à partir de ce moment là qu’elle prend le dessus sur l’insensibilité et l’individualisme dans laquelle la société l’a embrigadée. Le ton militaire de la vie du couple va de paire avec l’aspect austère des murs gris, uniformes de leur salle à manger. Cette sobriété agit sur le public comme un vent glacial qui détruit toute trace humaine sur son passage. Jams et Sarah sont comme des fantômes qui survivent plus qu’ils ne vivent vraiment. La lumière aussi est froide, crue, sans artifices. Les costumes tels des uniformes ôtent le peu d’humanité qui existe quand on observe les personnages. Dans ce monde tout est monochrome, froid, neutre et horriblement impersonnel. Cet environnement représente la société qui entoure Sarah, le contexte dans lequel elle vit, l’horreur d’une civilisation dans laquelle intimité, liberté et comportement atypique sont suspects voire invivables. Edward Bond envisage la réalité que l’on peut imaginer, dans le pire des cas. Tout ces éléments superposés agissent sur nous, nous choquent et nous agressent violemment. Edward Bond n’a pas besoin de nous montrer la vie hors du huis-clos. On devine que tout est à l’image de cette salle « de vie ».

4 Le texte ainsi que la mise en scène agissent parfois comme des coups de poing lorsque l’on se reconnaît dans les personnages, empruntant des comportements égoïstes ou hermétiques. Ici ces caractères sont peints à l’excès, et aboutissent à une déshumanisation déroutante. L’homme de part la société qui l’entoure tend à devenir insensible et à agir selon ses intérêts. C’est cette fausse collectivité et cette absence de vie privée qui sont pointées du doigt ici.

5 Ce spectacle a une réelle valeur polémique. Il interroge la société dans laquelle nous vivons et que nous acceptons. Edward Bond nous montre ce vers quoi nous allons en poussant jusqu’au paroxysme la situation. La mise en scène suit le texte de par sa simplicité, sa rigueur, sa justesse et sa sobriété. La tension dramatique existe jusque dans les déplacements scéniques des personnages. Lors de sa prise de conscience, Sarah se retrouve au centre d’une diagonale entre son mari et son frère, représentant le dilemme dans lequel elle est plongée : rester aveugle ou accepter la vérité et les liens affectifs de fraternité. Finalement Sarah se retrouve assise sur la caisse qui appartient à son frère délaissant sa chaise, symbole de sa place dans la maison, de sa fonction et de son appartenance à la société. La caisse de son frère représente l’exclusion de la société. Sarah, en découvrant que la vie est faite de liens affectifs accepte d’être marginalisée. Cette soi disant folie est signifiée par la place qu’elle prend sur la caisse, par sa déchéance. Les axes de jeu sont précis, simples et essentiels.

6 L’ironie et les effets comiques ont une grande place dans Si ce n’est toi. Cet aspect durement perceptible à la lecture du texte prend une dimension supérieure dans la mise en scène. Le côté comique souvent didactique a une valeur critique, efficace à travers laquelle on devine l’opinion et la malice de l’auteur. Si des fois leur jeu semble excessif, c’est une illusion si on considère la situation radicale des personnages. La minutie et la mécanique dans l’enchaînement des répliques sont très rythmées, à la manière d’un vaudeville. Le but est  d’interpeller le spectateur. De cette manière et par la qualité du jeu des comédiens, et surtout par celui de Dominique Valadié qui interprète le rôle de Sarah il existe un réel équilibre scénique. Il y a une évolution entre tragédie et comédie, divertissement et enseignement très intéressante qui s’adresse au spectateur et qui le rend actif.

Pour citer ce document

Émeline Marcour, «Un puzzle à déchiffrer», Agôn [En ligne], Regards croisés sur deux spectacles : Si ce n'est toi et Forêts, Saison 2009-2010, Critiques, mis à jour le : 13/06/2008, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=583.

Quelques mots à propos de :  Émeline  Marcour

Étudiante en deuxième année de Licence Arts du spectacle, Université Lumière – Lyon 2