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L'interstice à l'oeuvre

Martine Rey

Sculpter l’interstice

1 Mon travail artistique est, depuis 30 ans, étroitement lié à l’objet chargé de la poignante mélancolie des choses par laquelle, au Japon, un sens est donné à la vie dans ce qu’elle porte d’éphémère et d’intemporel, ainsi que par l’utilisation de URUSHI (laque végétale, vernis naturel), matériau précieux dont je suis tombée “amoureuse” lors de mes études au Japon.

2Par sa conscience aiguë de la fragilité du réel, la préciosité de la laque dans son usage et sa place dans l’espace japonais révèle la part essentielle du sensible. La délicatesse du toucher, la sensualité de la caresse éveillent une attitude intime, délicate et sacrée. La laque végétale n’a pas en France d’histoire ni de référence qui lui permette dans son usage d’être appréciée comme ce médium spécifique.

3Aussi m’est-il apparu nécessaire de retourner le propos : surtout ne pas créer des objets pour lesquels la laque ne serait que redondante voire déplacée, mais trouver des objets avec leur histoire et changer le statut du regard sur ces objets en employant la laque. La laque prend alors sa valeur de matière précieuse par contraste. Au lieu de protéger ou de servir une décoration, un effet surface, un effet reflet, elle sert à donner un statut de reliques, de talismans aux objets ordinaires mais chargés d’histoire (d’une histoire), aux objets anonymes, abandonnés, délaissés.

4Dans la profusion d’objets pour tous – entassement marquant plus le vide du trop  plein (made in…) face à la demande d’objets pour soi (gris-gris, doudous, talismans… trouvés, faits par…), je réalise des objets qui essaient de répondre à la quête de l’objet perdu ou de celui qui manque, qui autorisent une intimité entre soi et l’objet, entre soi et le temps.

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7Les rédacteurs de la revue Agôn m’ont invitée, dans le cadre de ce dossier consacré aux « interstices », à présenter deux séries de mes œuvres qui avaient retenu leur attention : les Stimulaques et les Bâtons magiques.

8Les « Stimulaques » naissent dans les interstices des doigts et de la main mettant à nu un espace invisible, qui se révèle par l’objet stimulaque unique à chacun… La laque donne ensuite une peau étrangement intime à l’objet. L’artiste posant couche de laque sur couche de laques comme les strates du temps-existence permet au stimulaque d’être le lien fragile (l’interstice) du temps à l’infini : espace invisible, sans commencement ni fin, sans limites, indéfinissable, celui du Ma japonais (vide premier d’où procède toutes choses).

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Stimulaque – © Martine Rey

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9Les Bâtons magiques sont des bâtons « typographiés », scarifiés, récoltés dans les forêts au gré de ballades… Toutes ces lignes, ces arabesques éphémères, tous ces signes donnés à voir, comme une écriture mystérieuse : de l’apparent désordre, chaos premier dont procède toute chose rendre visible par la laque l’énigmatique « Existence », permettre le lisible, caresser les reliefs, suivre les méandres, rêver. Le signe ou l’espace laissé par la laque, l’interstice,  marque le temps (de la naissance au temps de collecter, temps d’imaginer, temps de faire, jusqu’à la disparition...) comme si à chaque couche de laque une mémoire s’ajoutait. Stratification des couches comme une sédimentation de souvenirs, de gestes.

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Bâton magique – © Martine Rey

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10Le Ma au Japon est « l’entre-deux », comme un milieu entre rien et tout, entre le néant et l’existant… C’est cette notion de l’espace, d’entre-deux, d’interstice, dont relèvent les Stimulaques, nés de ces intervalles entre les doigts de la main. Elle est au cœur même du processus de création. De même dans les espacements fluides, silencieux ou bavards des Bâtons magiques, la laque est là pour marquer le temps qui passe et s’inscrit sur les bois. Elle est le lien, l’interstice de la mémoire.

Pour citer ce document

Martine Rey, «Sculpter l’interstice», Agôn [En ligne], (2008) N°1 : Interstices, entractes et transitions, Dossiers, L'interstice à l'oeuvre, mis à jour le : 18/12/2008, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=737.