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Saison 2008-2009

Sacha Steurer

Sur un malentendu

A propos de Swan Lake, 4 acts de Raimund Hoghe

1À l’entracte de « Swan Lake » du chorégraphe Raimund Hoghe au théâtre de la Croix Rousse le samedi 15 novembre, près de la moitié des spectateurs se sont enfuis. Dérangée, importunée, madame aurait tant voulu que « ces gens dansent vraiment ». Elle avait tant espéré qu’à un instant les danseurs s’emballent sur Tchaïkovski pour faire de grands sauts à travers la scène. Elle aurait voulu des pas rapides, de grands mouvements, des pirouettes et des arabesques. De la démonstration, c’est cela qui lui aurait plu, qui leur aurait tous plu : une énième représentation du célèbre ballet de Marius Petipa,  « Le lac des cygnes ». Seulement, Raimund Hoghe, chorégraphe et interprète de ses propres pièces « cherche à incarner, tout en restant abstrait, un rêve d’amour plein de malentendus. » (Hoghe, à propos de Swan Lake)

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Swan Lake de Raymund Hoghe – © Rosa Franck

2 Né dans la fourmilière culturelle de Wuppertal en 1949, Hoghe se positionne dès ses débuts dans un travail d’introspection en dressant des portraits d’hommes ordinaire ou célèbre pour l’hebdomadaire allemand « Die Zeit ». À présent figure de proue de la danse contemporaine allemande, ancien dramaturge de Pina Bausch, il s’inscrit dans la tendance germanique du « Tanztheater », qui réunit sur scène danse et théâtre. S’y exprime sa volonté de s’écarter de la démonstration pour célébrer le symbolique au détriment de l’action. Pas tant intéressé par le sublime ou l’extraordinaire, Hoghe veut montrer sur scène des corps sans artefacts qui donnent à contempler non pas leur plastique, mais la façon dont ils se positionnent les uns par rapport aux autres, rentrent en contact, s’attirent ou se rétractent. Sur scène, sa présence est protéiforme. Il est toujours ce même observateur qui, se posant en témoin dans sa propre pièce, laisse à penser qu’il n’impose rien. Il adopte le regard du spectateur et introduit, par là même, un rapport intime avec son public. Metteur en scène également, à chaque acte il pose le décor et nous présente les différents corps de ses interprètes. « Jeter son corps dans la bataille » tel est le credo de ce chorégraphe bossu qui, ni vraiment danseur, ni vraiment acteur, monte sur scène avec son corps en tant qu'explorateur d'espace, de mouvement, et de sensation.

3 Chacun des quatre interprètes entre seul, et se positionne sur une chaise à l’arrière de la scène. Tel un marionnettiste, Hoghe les emmène à tour de rôle en avant scène comme pour les présenter et instaurer un contact visuel profond avec le public par la lenteur de cette démarche. C'est avec minutie que le chorégraphe allemand dispose du plateau nu, positionnant un à un chaque élément de décor sur la scène – autant de clefs d’accès à son univers abstrait. Comme rien n’est réellement démontré, chacun peut s’approprier les composantes du spectacle à sa manière. La musique, populaire, nous renvoie à des souvenirs et nous permet de confronter notre corps-mémoire à notre corps-actuel. Se succèdent sur le plateau, une bougie, un pot de fleur, des glaçons, du sable, au gré des mouvements. Dans une constante linéarité, le spectateur a le temps de se laisser traverser par chaque ambiance, chaque saison et ses ambivalences. Se meuvent sur scène des danseurs aux gestes lents, répétitifs mais comme poussées par le vent, leurs mains, pareilles aux plumes du cygne… Ils sont autant de tableaux que défilent les actes.

 

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Swan Lake de Raymund Hoghe – © Rosa Franck

4Raimund Hoghe provoque le spectateur dans sa capacité à se laisser porter par l’inaction ou l’action minime et alanguie. Il interroge notre pouvoir de lâcher prise et d’imagination car si la première capacité est requise, la suivante en est la liaison. Cependant, en dépit de l’apparent calme scénique, danse la musique, monte la tension en nos corps. Éveillée par l’immobilisme, c’est en nous qu’éclate le dynamisme.

5Sur un malentendu, beaucoup ont pris la fuite. Il aurait pourtant suffit de se laisser bercer par la fragilité du monde que Hoghe tend à éprouver. Il tend des fils que l'attente peut briser.

Pour citer ce document

Sacha Steurer, «Sur un malentendu», Agôn [En ligne], Critiques, Saison 2008-2009, mis à jour le : 22/12/2008, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=767.