Aller à la navigation  |  Aller au contenu

Saison 2008-2009

Jérôme Dubois

Spectre d’un spectateur

A propos de Loin… spectacle créé, mise en scène et interprété par Rachid Ouramdane,  au Théâtre des Abbesses du 12 au 15 mars 2008.

1 Rachid Ouramdane est un danseur et chorégraphe reconnu, qui figure parmi les quatre-vingt dix chorégraphes retenus dans le Panorama de la danse contemporaine établi par Rosita Boisseau aux Editions Textuel en 2006. Dans son parcours, il a entre autres dansé pour Hervé Robbe, Odile Duboc, Christian Rizzo, Meg Stuart. Son œuvre chorégraphique personnelle problématise de façon récurrente d’une part la relation du corps aux nouveaux médias, notamment vidéographiques, d’autre part la question identitaire, la sienne propre et celle de ses parents notamment. Depuis 2007, il est artiste en résidence au Théâtre de Gennevilliers et anime la compagnie L’A comme un lieu de réflexions artistiques sur les identités contemporaines. Parmi ses œuvres majeures, nous pouvons citer : 3, avenue de l’Espérance (1996), Au bord des métaphores (2000), De arbitre à Zébra (2001), Face cachée (2002), A l’œil nu et + ou - là (2002), Les morts pudiques (2004), Cover (2005), Superstars (2006), Surface de réparation (2007), Loin… (2008). Voici un regard  de spectateur sur ce dernier spectacle créé, mise en scène et interprété par Rachid Ouramdane au Théâtre des Abbesses du 12 au 15 mars 2008.

2***

Image non disponible

Loin avec Rachid Ouramdane – © Patrick Imbert

3Spectacle plein de stupeur et de poésie. L’idée de départ est humaniste : comment, une blessure intime, familiale et historique, expérience qui nous habite corporellement plus que nous ne l’habitons par la pensée, se retrouve déclinée différemment en fonction des personnes qui ont vécu ou vivent le déracinement ? Cette idée nous emmène loin...

4Elle nous ramène dans un premier temps à notre propre histoire. Par exemple, celle de celui qui naît dans une région, dont les parents sont nés dans une autre, et qui, lorsqu’il retourne dans la région de ses parents est considéré à la fois comme un parent proche et un parent lointain, un étranger à la région. Cette évocation a forcément des répercussions dans la mémoire du spectateur car peu de familles françaises ont échappé à l’émigration, ne serait-ce que par la migration des paysans vers les villes.

5Et si cela ne suffit pas, il y a l’intrusion de la guerre dans l’histoire familiale, car celui qui revient de la tuerie des tranchées, d’Allemagne, d’Indochine ou d’ailleurs, où les morts se comptent pas milliers, celui qui échappe à l’atrocité des combats et à la torture du prisonnier, n’est plus tout à fait le même, il devient un étranger pour lui-même, il vit un déracinement à sa manière, et se terre dans le silence au milieu des siens.

6Tout à coup, un spectre est là sur scène, revêtu des habits de la Mort, la faux en moins : il revient du passé pour nous parler de nos ancêtres, nous dire d’où l’on vient. A la façon du peintre Bacon, le portrait qui se dégage du spectacle montre l’être contemporain entre la naissance et la mort, entre la mort des ancêtres et la naissance du descendant, passant d’un geste à l’autre, de la lenteur du théâtre nô à la vitesse des néons d’une boite de nuit, de la position fœtale aux nerfs à vif de la torture par électrocution.

7Au cours du spectacle, tout se mêle et s’entremêle, la danse, la vidéo et le texte poétique. Malgré l’ellipse l’on devine le trait essentiel du tableau, le motif, qui est de nous interroger sur notre frêle identité et notre destin.

8Le texte poétique est sublime. Il renvoie à la conscience douloureuse du descendant. Il est dit à la manière d’une lettre relue pour la centième fois, avec la même avidité de celui qui lit ce qui lui reste de plus cher d’un être cher, ses paroles, ses pensées, et qui se nourrit de ces mots, avidement, avec le détachement de celui qui sait la fin de la lettre. Le texte est dit à la manière d’un slam, il est scandé, fluide. Il n’a pas la colère du rap et du hip-hop, mais il est une revendication sourde. La richesse et la beauté de la langue et surtout la douceur de la voix contrastent avec la violence du propos. On dirait la voix posée d’Abderrahmane Sissako disant un extrait du texte d’Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, dans son film La vie sur terre (lequel raconte justement le retour momentané, motivé par le dépit de la vie en France autant que par la nostalgie des siens, de l’émigrant dans son pays d’origine).

9Autre particularité : Rachid Ouramdane, seul sur scène du début à la fin, se tient presque toujours dos au public lorsqu’il dit son texte au micro, utilisant des pédales pour lancer des sons, en y ajoutant sa voix. Sa capuche sur la tête, son dos rond, évoquent la concentration de celui qui regarde derrière lui, en lui. C’est sans doute pour attirer l’attention du spectateur sur ce qui est dit et sur les images qui défilent sur l’écran, métonymie de sa mémoire.

10Parfois cette mémoire s’englue, il ne reste qu’un fond d’écran, des figures abstraites qui s’animent sans donner forme humaine. Parfois apparaît un visage qui prend la parole et le narrateur écoute en se tournant vers l’écran. Parfois c’est le corps qui parle, dans le silence, le bruissement de la nature, le bruit de la ville, il danse en musique.

11Alors, bien évidemment, dans ce type de spectacle, certains seront déçus que le texte et l’écran prennent le pas sur la danse, que celle-ci devienne marginale entre la vidéo et la poésie textuelle. C’est un choix scénique qui donne son importance au fond plus qu’à la forme, à l’autre plus qu’à soi, toute sa place à l’écoute. C’est tout à l’honneur du danseur. Et ne faut-il pas se souvenir que la danse est aussi dans le corps qui s’arrête un instant dans une certaine posture, en l’occurrence pour regarder et écouter, dans celui qui marche pour déclamer, loin de l’image d’Epinal du danseur et des a priori du spectateur ?

Pour citer ce document

Jérôme Dubois, «Spectre d’un spectateur», Agôn [En ligne], Critiques, Saison 2008-2009, mis à jour le : 02/02/2009, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=775.